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Les Albums de 2009

Panthéon

Cinema

Mercredi 2 décembre 2009 3 02 12 2009 13:16
               


Il est de bon ton de taper sur Michael Moore. De faire la fine bouche et de le trouver démago, excessif, maladroit. Avec le Syndrome du Titanic, Nicolas Hulot s'est vu, lui, pas mal critiqué sur le caractère trop "déprimant" ou désordonné de son film. S'ils ont tout de même bénéficié de nombreuses critiques positives, il est pour le moins étonnant d'en lire certaines vraiment à côté de la plaque.
Dieu sait que l'esthétique, le style, ont une importance considérable pour moi.... mais devant de tels films, pinailler sur des questions formelles, de réalisation, de cohérence narrative, de mise en valeur de certains effets "spectaculaires" semble limite obscène. Ou, du moins, parfaitement décalé. Ce serait comme gloser sur la chevelure approximative et le costume mal taillé d'un type qui vient révéler un gigantesque scandale politico-financier. Car face à ces deux films les questions de style sont anecdotiques. Ils touchent à des choses véritablement essentielles, bien trop rare et précieux dans nos sociétés hyper-superficielles.        
Dans Le Monde, un critique blasé estime que "Si l'on s'est un peu intéressé aux événements financiers de ces derniers mois, la démonstration de Michael Moore n'apporte pas grand-chose de neuf". Je le plains sincèrement. Son film au contraire, nous en apprend beaucoup, car apprendre, ce n'est pas seulement collecter des infos... Tout le monde a entendu parler de la crise des subprimes, de ces gens expulsés de leurs maisons alors qu'ils ont trimé toute leur vie. Mais voir dans le film de Moore comment plusieurs familles l'ont vécu nous en apprend bien plus sur l'absurdité du système qu'un article du Monde, aussi détaillé soit-il. Certains pourraient penser "Bah, Hulot nous parle encore de désastres écologiques, de l'écart entre les pays pauvres et les pays riches, de la sur-consommation, Moore va nous en faire des tonnes sur les riches qui se goinfrent pendant que les pauvres trinquent... pas besoin d'aller perdre deux heures pour voir ça, on le sait tous..." Ils auraient tort. Car il y a un fossé entre voir et savoir, entre être au courant d'un phénomène et en prendre réellement conscience. Même lorsque l'on est parfaitement convaincu et bien informé sur ces sujets, ce sont des choses qui méritent d'être dites et redites, vues et revues. Dans ce monde de bruit et de fureur où tout le monde s'excite pour n'importe quoi, les oeuvres de Hulot et Moore sont salutaires, parce qu'elles, au moins, ciblent les vrais problèmes.  
Moore en rajoute parfois dans le pathos, avec des violons en fond sonore ? Il est trop vindicatif contre les grands patrons de la finance ? Mais tout ça n'est vraiment rien face à la cruauté de ce système, il aurait pu aller encore plus loin...
Certes, Michael Moore ne fait pas dans la finesse, ses films sont trop chargés, il use de grosses ficelles, passe des sujets les plus dramatiques à des épisodes comiques... ce n'est pas Raymond Depardon, mais lui cherche vraiment à toucher le plus grand nombre, pas une toute petite poignée d'esthètes exigeants. Et il a bien raison. Car ce qu'il dit, comme ce que dit Hulot, doit être entendu par le public le plus large possible (et malheureusement, le film de Nicolas Hulot n'a pas eu un grand succès, la faute en partie aux médias qui ont trop insisté sur son côté sombre et déprimant). Parfois, la fin justifie les moyens, et Capitalism : A Love Story est bien plus utile avec ses effets pas toujours très subtils, son rythme nerveux et son humour potache qu'un documentaire austère qui n'attirera que 2-3 enseignants. Tant mieux si les films de Moore sont plus divertissants et moins sérieux que les documentaires d'Arte (et encore, ça dépend lesquels), au moins, ils sont plus accessibles, le grand public sait qu'il ne va pas s'ennuyer deux heures à écouter les silences entre les mots.     
Appliquer les mêmes critères de jugement à ces films qu'à n'importe quelle oeuvre est absurde. Les films de Moore et Hulot remplissent parfaitement leur fonction : mettre nos sociétés face à leurs pires travers, leurs plus grandes injustices. Se focaliser sur la forme quand le fond touche à des questions aussi fondamentales, faut vraiment manquer sévèrement d'humanité et d'empathie.
Il est tellement facile, le cul confortablement assis sur sa chaise, de distribuer de bons et de mauvais points à Moore et Hulot, de jouer au critique "à qui on ne la fait pas". Mais c'est si petit, si mesquin à côté de ce que nous disent ses films. Bien sûr, on peut toujours discuter de leurs qualités, de certains raccourcis... mais avant toute chose, comment ne pas saluer le travail et l'engagement de Hulot et Moore, nécessaires comme peu le sont. Et si j'osais - et j'ose - je dirais que leurs films sont les deux seuls vraiment indispensables de l'année... pas simplement parce qu'à part Gran Torino et Looking for Eric, peu de films m'ont emballé, mais vraiment parce que rien, au fond, n'a autant d'importance que ce sur quoi ils mettent le doigt. Ils ont les défauts de leurs qualités, dans deux styles opposés (Le Syndrome du Titanic est grave, mélancolique, poétique par endroits, parsemé de doutes ; Capitalism : A Love Story est tonitruant, volontaire, rentre-dedans, drôle, speedé), mais se rejoignent parce qu'ils dressent deux portaits de notre monde à voir absolument.

Cette chronique, vite-faite, n'est sûrement pas ma meilleure, sûrement pas la mieux écrite... peu importe, là aussi, la seule chose qui compte vraiment, c'est de vous pousser - que dis-je, vous pousser... vous exhorter ! - à les voir.
Alors si vous vous sentez un minimum concerné par le monde dans lequel vous vivez, ne faites pas l'économie de ces deux films, il ne faut jamais bouder... sa capacité d'indignation.
Par G.T.
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Mercredi 25 mars 2009 3 25 03 2009 01:46

Gran Torino - Clint Eastwood            2009



Je ne comptais pas forcément parler de Gran Torino, qui a un beau succès public et critique et n'a pas besoin que j'y aille aussi de mes louanges... mais voilà, via le blog de Ska, je suis tombé sur un article des inrocks qui m'a consterné. Que l'on n'aime pas le film, qu'on lui trouve des défauts, pourquoi pas... encore faudrait-il que l'attaque soit justifiée et pas de la pure mauvaise foi comme c'est le cas dans l'
article de Jean-Baptiste Morain.
Si vous n'avez pas vu le film, je vous déconseille d'aller lire cet article où Morain dévoile la fin... ni le mien, car même si je ne dis rien du dénouement et ne reprends pas le passage de Morain le concernant, je livre pas mal d'éléments qu'il est préférable de découvrir dans le film. Parce qu'il faut aller voir ce film magnifique, peut-être même le meilleur de Clint Eastwood (et je ne dis pas ça juste parce que le titre du film a de très belles initiales...)

Morain dit :  Il n’est pas du tout évident que le metteur en scène Eastwood traite mieux les voisins asiatiques de Kowalski que ce dernier ne le fait au début du film. Il suffit de regarder les rares scènes où Eastwood acteur n’apparaît pas pour se rendre compte qu’elles sont faiblardes, assez mal filmées, sans rythme et surtout mal jouées [ce n'est pas du tout mon avis, je les ai trouvées très justes]. Dans les scènes qu’il partage avec certains d’entre eux, on constate tout de suite qu’Eastwood le cabotin a bien pris la peine de choisir des acteurs qui n’aient pas son talent naturel, sa présence.  

Tout d'abord... des acteurs qui aient le talent naturel et la présence de Clint Eastwood, qui soient capables de crever l'écran autant que lui... on pourrait attendre longtemps avant d'en trouver. Il aurait fallu demander à De Niro de jouer le rôle d'un ado asiatique ? D'autant plus que pour que le film fonctionne, cet ado doit manquer d'assurance, être introverti, un peu paumé... De Niro aurait pu le faire, sans doute, mais bizarrement, Eastwood a préféré donner le rôle d'un ado asiatique... à un ado asiatique. Quant au personnage de Sue, plus volontaire et dynamique, elle tient parfaitement tête à Eastwood...

Procès d'intention ridicule de Morain, qui veut nous faire croire qu'Eastwood, lorsqu'il fait son casting, a une chose en tête : que les acteurs soient suffisamment ternes pour ne pas lui voler la vedette. Qui sait, peut-être est-ce le cas ? Mais, à mon avis, Morain n'en sait pas plus que n'importe qui d'autre sur ce qui se passe dans la tête d'Eastwood au moment où il choisit ses acteurs...

Voir derrière cela un "racisme" d'Eastwood est particulièrement absurde, car les personnages blancs du film... ne lui volent pas plus la vedette.

 

Quant aux scènes qui montrent ses voisin[s] [ils n'ont personne pour relire les articles aux inrocks ?] Hmong préparer de la nourriture, elles noient tous les personnages en dehors du héros. Pas de réelle individualité : il y a Eastwood l’Américain d’un côté, les « bridés » de l’autre. Ou l’un parmi les autres.

 

On se trouve ici dans une communauté très soudée, normal qu'il y ait cette impression d'un collectif plutôt qu'une somme d'individualités... faire l'inverse aurait été stupide. Et si Eastwood n'est pas "noyé", c'est là aussi parfaitement justifié - en plus d'être inévitable - il fait tâche dans cette communauté, il est l'étranger... Morain ne l'a peut-être pas compris, mais le film n'a jamais prétendu être un documentaire sur la communauté Hmong, ce n'est pas le sujet.

Tous les jaunes se ressemblent, c’est bien connu, et c’est comme cela qu’Eastwood les filme.

Affligeant. Morain n'a pas dû rester longtemps dans la salle... il y a les "jaunes" voyous, le "jaune" introverti et touchant, la jolie jeune fille dont il est amoureux, la grand-mère râleuse, les ados (très différents de leurs parents), le "chaman", Sue, le Dr Chang... dans Gran Torino, "tous les jaunes ne se ressemblent pas", loin de là. Et si, dans la réception, Eastwood ne s'attarde pas sur chacun d'eux... c'est tout simplement parce que son personnage ne le fait pas, il n'est pas du genre à chercher à créer des liens avec chaque personne qu'il rencontre... ce que dit Morain est d'autant plus indéfendable que les blancs sont encore moins bien traités... Dans la réception des Hmong, Kowalski fait preuve d'un minimum de curiosité, alors que dans celle où sa famille et ses amis sont réunis, il râle, ne discute et ne regarde personne...  
D'ailleurs, s'il y a bien un "double" d'Eastwood dans le film, un personnage qui lui ressemble... c'est la grand-mère Hmong. Tous les jaunes ne se ressemblent pas, il y en a même qui sont plus proches de Kowalski que n'importe quel membre de sa propre famille.

Ensuite, il faut préciser que les Hmong du film ne sont pas des Chinois, mais des Laotiens, une ethnie qui a lutté du côté des Américains pendant la guerre du Vietnam après l’avoir fait du côté des Français pendant la guerre d’Indochine, et qui ont dû pour cela soit se cacher dans la jungle, soit se réfugier aux Etats-Unis. Dire donc que Kowalski met de l’eau dans son vin, qu’il se rédime et qu’il choisit l’intérêt de ses voisins étrangers contre celui de ses enfants n’est pas juste. Il accepte ces asiatiques quand il s’aperçoit qu’ils sont de son côté, qu’ils ont combattu du même côté que lui, et qu’il l’ont éprouvé dans leur chair. Ils ne sont pas autres. Ils sont « ses bons Chinois », comme on dit que tout antisémite a « son bon juif » ou son « bon arabe » - l’exception qui confirme la règle. 

Faux, et assez malsain comme analyse. Faux, parce que le personnage de Kowalski ne se met pas à les aider lorsqu'il apprend que les Hmong étaient du côté des américains pendant la guerre, il le fait - alors que rien ne l'y oblige - lorsqu'il aperçoit de sa voiture Sue entourée de voyous (on peut toujours supposer que la première fois où il leur vient en aide, c'est juste pour protéger sa pelouse).
Contrairement à ce que dit Morain, dont l'article à charge est bourré de procès d'intentions, que les Hmong aient aidé les américains est un élément qui vient bousculer et ridiculiser les préjugés racistes de Kowalski... qui aurait préféré voir dans tous les asiatiques des "ennemis".
Reprocher à Eastwood (le réalisateur) de penser que "tous les jaunes sont pareils" et que de "bons chinois" seraient à sortir du lot parce qu'ils ont aidé les américains... on croit rêver face à tant de mauvaise foi. Dans l'essentiel des films américains, dès qu'on voit un asiatique, soit il fait du karaté, soit il est derrière son écran d'ordinateur... pas de karaté ni d'ordinateurs ici. S'il y a bien un réalisateur américain qui, ces dernières années, a donné une place de choix aux asiatiques dans ses films, c'est Eastwood avec Gran Torino et le superbe Lettres d'Iwo Jima. Est-ce que Morain à entendu parler de Lettres d'Iwo Jima ? Eastwood a réalisé un film comme on n'en voit jamais aux EU, un film de guerre qui se situe uniquement dans le camp des "ennemis des américains", où tous les acteurs sont japonais, et où l'on parle japonais du début à la fin (ce qui est très casse-gueule aux EU, d'autres réalisateurs, s'ils avaient eu le courage et l'ouverture d'esprit pour faire un tel film, auraient au moins choisi de les faire parler anglais). Il y a tellement de réalisateurs de gauche à Hollywood... sans parler de la France... mais aucun n'a jamais su rendre un tel hommage aux "ennemis".   

Pour Eastwood, le danger vient des fils, jamais des pères. Les fils sont intéressés, idiots, gros et laids, ne pensent qu’à la respectabilité, là où les pères ne seraient que minceur, loyauté et responsabilité. Comme si, comme tout bon égocentrique qui se respecte, Eastwood ne supportait pas que les fils puissent un jour prendre sa place. 

Si les fils de Kowalski sont ainsi dans Gran Torino... c'est tout ce qu'il y a de plus logique. Face à un père aussi dur, irascible, froid, droit dans ses bottes, intransigeant, les fils ne pouvaient que prendre le chemin inverse. On imagine bien à quel point leur enfance a dû être difficile avec un père pareil, et on comprend parfaitement qu'ils aient cherché le confort d'une petite vie tranquille. Kowalski lui-même reconnaît qu'il a été un mauvais père.
Quant à Kyle Eastwood, le fils de Clint... il a joué, jeune, dans les films de son père, ce père qui lui a transmis sa passion du jazz au point tel qu'il en est devenu musicien... et son père fait, encore une fois dans Gran Torino, appel à lui pour ses B.O.   

 

Alors pourquoi crie-t-on au génie devant un film qui clame que tous les Le Pen du monde peuvent connaître la rédemption ? 

Un "Le Pen" ? Alors toute femme qui parlerait de fraternité serait une "Royal" ? Tout homme préoccupé par le sort de la planète serait un "Mamère" ? Mouais...

Et si l'on crie au génie devant ce film, c'est peut-être parce que tout le monde ne regarde pas un film uniquement avec de petites oeillères idéologiques, et peut se rendre compte que ce film est magistral, émouvant, intelligent, sensible, drôle, juste, fort, humain et parfaitement raconté...

(Gran Torino est un film qui met de bout en bout les rieurs de son côté et leur permet d’exprimer sans remords ni conséquence leur racisme larvé)

Ridicule. Après tous ces procès d'intention faits à Eastwood, voilà qu'il s'attaque aux spectateurs et prétend décrypter ce qu'il se passe derrière les rires. Mais les choses sont bien plus subtiles que cela, lorsqu'on est capable de mettre de côté ses dogmes idéologiques. Les vannes racistes "désamorcent", elles ont - entre Kowalski et le coiffeur italien ou le chef de chantier irlandais - un caractère totalement inoffensif, le rire est même ce qui leur permet de communiquer, de vider de leur potentiel agressif leurs préjugés racistes. Lorsqu'un italien et un polonais sont capables de se chambrer sur leurs origines sans haine et sans se foutre sur la gueule, lorsque ça n'est plus qu'un jeu, l'essentiel du travail d'ouverture à l'autre est déjà fait. Ce ne sont pas les vannes racistes en elles-mêmes qui sont drôles, c'est de voir ces types se balancer des horreurs alors qu'au fond, ils se respectent et s'apprécient.
Quant aux insultes d'Eastwood contre les Hmong... on ne rit pas là encore forcément par "racisme larvé", mais surtout parce que le personnage est drôle, parce qu'au cinéma, un incorrigible vieux bougon qui râle contre tout, qui ose s'adresser de manière aussi cassante à ses interlocuteurs, c'est drôle... on rit à ces insultes comme on rit lorsqu'il envoie balader les membres de sa propre famille... Alors peut-être que certains "rieurs racistes" ont pu se dire pendant le film "ah ah ah, qu'est-ce qu'il leur envoie à ces sales chinetoques..." mais on ne peut rien y faire, ça va à l'encontre du propos du film, et faut être dans un "politiquement correct" extrémiste pour voir le mal dans ce film qui est une ode à la tolérance et à l'ouverture aux autres communautés. Si on va par là, faudrait aussi taper sur le moindre film où un noir se fait descendre, parce qu'un raciste dans la salle pourrait toujours se dire "bien fait pour ta gueule, sale négro"... 

Voilà où mène l'absurdité du politiquement correct extrémiste... si on suivait la logique de Morain et des obsédés du politiquement correct, le film qu'Eastwood aurait dû faire (en partant de l'idée d'un vieux raciste qui va au fur et à mesure apprendre à connaître et apprécier des asiatiques qui s'installent près de chez lui) serait le suivant :
Un vieil homme dont la femme vient de mourir... ses fils sont tous super-cool, histoire de ne pas laisser penser qu'il y ait une "haine des fils"... des asiatiques viennent s'installer près de chez de lui... pas question qu'il sorte des vannes racistes, cela pourrait amuser des fachos dans la salle, mais faut bien montrer qu'il a des préjugés racistes... donc, les quelques fois où il balancera des insultes, son visage se déformera de manière hideuse, avec des violons flippants à la Psychose en fond pour qu'il n'y ait pas la moindre ambiguïté. Pas de "petite fiotte" et d'injures homophobes non plus... le film manque d'ailleurs de gays, il faudrait ajouter un personnage de gay sympathique et pas caricatural...
Lorsque Kowalski sera invité à une fête de la communauté Hmong, elle devra durer près de 35 minutes, il faut qu'il s'intéresse à chacun des personnages... par exemple, Sue les présentera tous à Eastwood... elle ne se contentera pas de donner leur nom et leur profession (sinon, on pourrait imaginer que les individus se réduisent à cela), ils viendront chacun raconter leur histoire et parler de leurs désirs, de leurs rêves, leurs souffrances... 
Le jeune Tao se fait emmerder par des voyous... attention, pas de manichéisme, il ne faut surtout pas laisser à penser que ces voyous le sont parce qu'ils sont naturellement mauvais, mais montrer avec de fréquents flashbacks que leurs tendances délinquantes sont le fruit d'un malaise social, de la pauvreté, de la misère, de leur enfance difficile etc...
Pas question non plus que Kowalski aide trop les asiatiques, ce serait faire croire qu'ils ont besoin des blancs... il ne sera que spectateur, les Hmong se débrouilleront très bien sans lui, et c'est même Sue qui règlera leur compte aux voyous... Kowalski se fera violer par le gang de chinois, et elle ira leur faire la peau, pour montrer qu'une fille peut bien être la "femme de la situation". Penser aussi à prendre des acteurs asiatiques d'1,90 mètres, on ne doit pas avoir l'impression qu'ils sont petits à côté du grand Clint, faut qu'ils lui parlent "d'égal à égal".
Et c'est quoi, ces codes macho, l'obsession pour la bagnole qu'est la Gran Torino, le bricolage, le chantier comme premier job... la transmission du vieux au jeune se fait de manière beaucoup trop phallocratique. Kowalski lui présentera un ami qui tient un institut de beauté, après tout, un homme peut très bien y bosser... plutôt que le bricolage, Kowalski commencera par lui enseigner l'épilation du torse, l'utilisation de crèmes de jour... 
Quant à l'objet du désir et de la transmission, plutôt qu'une bagnole, choisir un téléviseur plasma Samsung ps58a676... ce beau film totalement politiquement correct s'appellera donc Samsung ps58a676.

C'est tout de même un comble de trouver, face à un film déjà très "bien pensant" (puisqu'il est question de montrer que rien n'est jamais perdu, qu'un vieux raciste peut apprendre à s'ouvrir aux autres et revoir ses préjugés), des extrémistes du politiquement correct pour lesquels ce n'est toujours pas assez.

Ce que ne dit pas Morain et qui est bien plus intéressant dans Gran Torino, est cette idée capable de déranger autant les racistes que les adeptes du politiquement correct : les vieux réacs, en fin de compte, sont bien plus proches idéologiquement de bon nombre d'immigrés que de leur propre famille. Une réalité dont on parle assez peu... mais, de manière un peu caricaturale pour un vieux réac, entre son petit-fils, jeune homme "moderne" qui ne veut pas se salir les mains dans un boulot épuisant, qui pense que les couples gays devraient pouvoir se marier et adopter comme les autres, qui a intégré une certaine "indifférenciation des sexes" et pense que l'éducation des enfants et tâches ménagères sont autant le rôle des hommes etc... et un immigré attaché à des valeurs traditionnelles et principes rigides, il est évident que le vieux réac est bien plus proche de l'immigré que de son propre "sang".

Dans GranTorino, Kowalski sent bien qu'il n'a rien à "transmettre" à sa petite-fille pourrie-gâtée, le mur qui existe entre elle et lui est bien plus infranchissable que la barrière qui le sépare de la communauté Hmong...

Pour terminer sur les dernières énormités de Morain : qu’on pardonne tout à Eastwood parce qu’on aime l’aimer (c’est effectivement un grand cinéaste) et parce qu’en France on n’aime pas autant d’Américains que cela (il y a Obama, certes, mais c’est très récent). On peut légitimement se poser la question : est-ce qu'on aimerait autant le film d’Eastwood s'il était français ? Ne lui pardonne-t-on pas tout (son idéologie de beau pépé égotiste) sous prétexte qu'il est américain, et donc naturellement réactionnaire ? Clint Eastwood nous donne bonne conscience. 


- Je me tiens à l'entière disposition de Morain pour lui filer une centaine d'exemples d'américains qu'on aime plutôt bien en France, de Dylan à George Clooney en passant par Scorsese, Tarantino, Woody Allen, Sean Penn, Bret Easton Ellis, Al Pacino... que ce soient dans les films, séries, la musique, la littérature... on les apprécie tout de même pas mal. Il devrait le savoir, il officie dans un magazine où se dit beaucoup de bien de nombreux artistes américains...
- On aimerait Eastwood parce qu'il représente l'américain réac' ? J'ai une explication bien plus simple : on aime Eastwood parce qu'il est un grand réalisateur et un grand acteur. De plus, il a beau être républicain dans un milieu très démocrate, c'est un personnage bien plus complexe que ne le pense Morain, capable de menacer Michael Moore pour avoir piégé Charlton Heston d'un côté, militant anti-chasse, opposé aux armes à feu et fervent écolo de l'autre. Ces quatre dernières années, Eastwood a réalisé un film qui démonte l'héroïsme (Mémoires de nos Pères), un film en japonais qui relate la guerre du point de vue des adversaires des américains (Lettres d'Iwo Jima), un film où un vieux raciste va s'ouvrir aux autres et apprendre la tolérance (Gran Torino)... et le sujet de son prochain film, prévu aussi pour cette année (il est décidément très prolifique) sera... la fin de l'Apartheid (The Human Factor). Je ne vois pas de réalisateurs français ou américains de gauche qui aient, dans de grands films, autant mis à mal les valeurs réactionnaires bushistes et les préjugés racistes qu'Eastwood ces derniers temps...

L'article de Ska : Du "vigilante"... (Gran Torino vs The Watchmen)

L'article de Dr. F : Gran Torino / The Wrestler vs Death Wish 3/ Rocky

 

Par G.T.
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Mercredi 25 février 2009 3 25 02 2009 11:00

Angelo Badalamenti - Audrey's Dance 

Twin Peaks, série de David Lynch & Mark Frost, 1990-1991.

(Si vous n'avez pas encore vu la série, pas d'inquiétude, je ne dévoile pas l'intrigue... j'ai tenu à en décrypter l'univers sans ne rien révéler des mystères...)

En ce "Twin Peaks Art Golb Day", après avoir pensé à écrire un article sur la série... puis sur la B.O. ... j'ai encore réduit le champ - pour ne me consacrer qu'à un seul titre de la B.O. : Audrey's Dance.

Ce qu'il y a de bien avec les grandes oeuvres, c'est qu'elles ont beau être très riches, elles ont une cohérence qui fait qu'à partir d'une petite partie de leur ensemble, on peut embrasser le tout...

Pourquoi Audrey's Dance plutôt qu'un autre ? Pour une raison très simple : je suis un inconditionnel de ce morceau, peut-être le morceau qui me touche le plus et qui est le plus proche de mon "idéal musical".

Le morceau s'intitule Audrey's Dance car, bien qu'on l'entende à plusieurs reprises dans des cadres différents tout au long de la série, il apparaît d'abord dans cette scène :



Mais afin de mieux comprendre l'analyse qui suit, mieux vaut l'écouter en intégralité, et avec un meilleur son :



Audrey's Dance est composé de 3 éléments bien distincts :

1. En bas, une rythmique de jazz soft, avec walking bass, batterie plutôt discrète, claquements de doigts
2. Dans le médium, le vibraphone
3. Au-dessus, des instruments à vent très dissonants

Un des aspects les plus intéressants de ce morceau, d'un strict point de vue musical, c'est que ces 3 éléments superposés appartiennent à des styles musicaux différents. La rythmique est clairement jazzy, le vibraphone évoque une musique d'ambiance "onirique", et les instruments à vent ne jouent pas sur des motifs et dissonances vraiment "jazz", ce sont plutôt des dissonances comme on en entend dans la musique contemporaine.

Des éléments bien distincts qui, chacun à leur manière, mettent parfaitement en musique ce qui est au coeur de Twin Peaks : le mystère.
- La rythmique avec cette walking bass chromatique (jouer chromatique, c'est jouer sur tous les 1/2 tons, ce qui vient perturber la sensation de "tonalité" puisqu'on utilise toutes les notes, donc même celles qui ne sont pas dans la gamme). Le chromatisme, c'est le "mystère", puisqu'on ne sait plus vraiment dans quelle gamme on se trouve et l'on perd "l'assise tonale".  
- Pas besoin de vous faire un dessin pour le vibraphone, dont le son, ici, avec beaucoup de réverb, crée une inégalable ambiance onirique.
- Les instruments à vent, sur des dissonances qui ne se résolvent pas, tout comme Lynch aime laisser les questions en suspens et le spectateur dans le flou. Ce sont des instruments à vent que viennent les plus fortes impressions "d'étrangeté" dans ce morceau.

Tous les éléments sont cohérents, vont dans le même sens, celui du "mystère"... mais s'ils disaient exactement la même chose, ce serait trop facile... non, chacun de ces éléments a beaucoup à nous dire sur la série, que ce soit seul ou dans son interaction avec les autres... et je vais vous en proposer une petite (façon de parler) interprétation.

Ces 3 éléments musicaux pourraient être associés à 3 des univers de la série. Ce n'est pas une simple hypothèse farfelue car, musicalement, ils représentent 3 styles, 3 univers différents.
Le premier, la rythmique à la fois "cool" et "carrée", c'est la terre, le terroir, cette ville de Twin Peaks loin du stress des grandes villes et de la modernité. Une ville qui semble restée dans les années 50... justement l'époque du Cool Jazz. Le troisième (instruments à vent dissonants) c'est ce mal étrange, diffus, qui vient déranger cette petite ville en apparence bien tranquille. Ce qui est d'autant plus plausible que le mal se manifeste souvent... par le vent dans les arbres. Le deuxième, c'est le monde du rêve, "l'entre-deux"... que représente le vibraphone dans le médium. Le monde du rêve, comme c'est en général le cas chez Lynch, tient une place centrale, dans tous les sens du terme. C'est par le rêve que Dale Cooper (l'agent du FBI héros de la série) accède aux "loges" (un entre-deux, décrit à la fin comme une "salle d'attente") et découvre le personnage maléfique qu'est Bob.

Le morceau commence par le vibraphone seul. C'est lui qui donne l'impulsion... 4 notes ascendantes, en anacrouse (une anacrouse, en musique, c'est une ou plusieurs notes qui commencent avant le début de la mesure... ce qui crée justement cette "impulsion"). Une montée, en anacrouse, et un instrument qui débute seul... tout est fait dès le début du morceau pour nous indiquer que l'impulsion vient du rêve (vibraphone). Ces quelques petites notes de départ disent finalement ce qui est peut-être le coeur de la série, sa principale originalité : c'est le monde du rêve qui donne les clés et les indices (l'impulsion) pour que l'agent du FBI progresse dans son enquête (l'originalité vient aussi du fait que l'agent du FBI, normalement censé représenter la logique, la science, la technologie, surtout confronté aux habitants d'une petite ville - cf. le personnage d'Albert - va chercher ses indices dans le rêve et la méditation transcendantale. A l'opposé, par exemple, du détective de Sleepy Hollow de Tim Burton, qui, face à des villageois supersticieux et au surnaturel s'entête à trouver des explications rationnelles...) 

Ce morceau permet de suggérer à merveille les 3 "univers" de Twin Peaks... mais il nous éclaire aussi sur les différents types de personnages.

Au centre de tous, il y a Laura Palmer, autour de laquelle gravitent tous les personnages de la série... Laura, que l'on découvre morte dès les premières images de l'épisode pilote, et qui n'apparaîtra plus que dans les rêves de Dale Cooper (et dans l'entre-deux qu'est la loge...) Laura est dans le monde du rêve, elle est au centre, ce que représente le vibraphone dans le médium... là encore, ce n'est pas une hypothèse qui ne reposerait sur rien, c'est le vibraphone qui joue justement le fameux thème de Laura Palmer à la fin du morceau... et comme le vibraphone, c'est elle qui donne "l'impulsion" à la série...

Rythmique

Autour de Laura, personnage ambigu dont on cherche à percer le mystère, se trouvent les "bons", et les "mauvais". Les bons... qu'illustre la rythmique. Car ce sont ceux sur lesquels, dans le monde étrange et anxiogène de Twin Peaks, les autres personnages (comme le spectateur) peuvent s'appuyer, se reposer (la base, c'est la basse). Particulièrement le Shériff Truman, son adjoint "Hawk", Ed Hurley et Norma Jennings. Ils sont "cool", stables, rassurants ; on s'appuie sur eux comme on s'appuie en musique sur une rythmique... Donna (la meilleure amie de Laura) s'appuie sur James (le biker cool et sensible), Shelly sur Norma, Norma et James sur Ed... dans une moindre mesure, Pete, le major Briggs et le Dr Hayward font partie de ces personnages qui ont "les pieds sur terre" et auxquels on peut faire confiance. Quant à Andy (le flic hyper-sensible) et Lucy (la standardiste), ils sont d'une bonté telle que le héros peut compter sur eux en toute occasion.
Dale Cooper, lui, est à la fois dans cette première catégorie (il s'est très vite parfaitement intégré à la ville, c'est un personnage auquel on peut faire aveuglément confiance)... et celle du monde du rêve.

Quelques images pour rafraîchir la mémoire de ceux qui ont vu la série il y a un bout de temps :

La "base" :


Dale Cooper    Shériff Truman           Hawk            Ed Hurley       Norma Jennings

Ensuite :


Pete Martell         Dr. Hayward      Major Briggs

Enfin, des personnages sympathiques, rassurants, mais plus "fragiles" :


Donna Hayward James Hurley   Andy & Lucy      Shelly Johnson


Instruments à vent

A l'opposé, les personnages inquiétants, machiavéliques... créateurs de grandes tensions et "dissonances"... Benjamin Horne (et son frère Jerry), Bob, Catherine, Windom Earle, Leo Johnson, Hank Jennings, Thomas Eckhardt, les frères Renault... qui font "souffler un vent mauvais" sur la ville.


Jerry & Ben Horne        Jacques Renault   Jean Renault       Leo Johnson


Hank Jennings   Catherine Martell   Thomas Eckhardt    Windom Earle


         Bob


Vibraphone

Au milieu, entre les personnages rassurants et les personnages inquiétants, se trouvent tous ces individus ni bons ni mauvais mais typiquement lynchiens, particulièrement décalés et burlesques... et qui évoluent dans un monde un peu "à part" (le milieu et le rêve, donc le vibraphone...) : le Dr Jacobi, le fils Horne schizophrène, la femme à la bûche, Harold Smith, Nadine Hurley (insupportable au début, avant de devenir totalement cocasse) le fils Tremond... et Leland Palmer, dans la 1° saison, submergé par une douleur intenable qu'il manifeste en dansant... sans parler des personnages vraiment issus du monde du rêve (le "dream man", le vieux serveur et le géant).


Laura Palmer      Harold Smith    Nadine Hurley  Femme à la bûche  Leland Palmer


Dr. Jacobi           FilsTremond     The Dream Man  Vieux serveur    Géant


Quant à Audrey Horne, le personnage qui donne son nom au morceau... elle est une forme de "double" de Laura (le thème du double est omniprésent dans le cinéma de Lynch). Elle s'identifie à Laura, et va tenter de refaire son parcours, en affrontant les mêmes dangers... Comme Laura, c'est un personnage trouble, à la fois jeune fille attachante et vamp manipulatrice... dans la galerie des personnages de Twin Peaks, elle est dans cet "entre-deux"... un peu comme Bobby Briggs, son alter-ego masculin. Bobby est le "bad boy" que l'on pourrait au début ranger dans la catégorie des "mauvais", mais qui s'avère plus complexe que cela au fil des épisodes... Bobby Briggs, le bad boy cool dont la démarche chaloupée s'accorderait si bien à la rythmique de ce morceau, comme la danse sensuelle d'Audrey...


Audrey Horne    Bobby Briggs


Bobby Briggs et Audrey sont deux des rares personnages qui ne rentrent pas vraiment dans ces catégories... on peut les associer à "l'entre-deux" et donc au registre médium qu'est le vibraphone (d'autant plus qu'ils sont des "doubles" de Laura), même s'ils n'ont pas de véritable rapport avec le monde du rêve...  ce sont deux électrons libres qui ne peuvent être limités à un de ces 3 mondes et circulent de l'un à l'autre... la "danse d'Audrey", c'est aussi sa manière si particulière et troublante de se mouvoir dans ces 3 univers, et donc dans toutes les composantes de ce morceau.
 

Des bons vraiment très bons, des mauvais vraiment très mauvais, quelques personnages plus ambigus au milieu... cela semble a priori très "basique" et manichéen, limite simpliste... mais non, ça fonctionne à merveille dans Twin Peaks, car Lynch nous plonge dans un univers suffisamment mystérieux pour ne pas en rajouter encore dans la psychologie de chaque personnage. Preuve en est que la 2° saison, celle où les personnages vont devenir plus nuancés, est en fin de compte un peu moins fascinante que la première... Cet apparent manichéisme fonctionne à merveille, donc, comme fonctionne dans Audrey's Dance la superposition d'une rythmique de jazz soft et cool et d'instruments à vent très dissonants... ce qui les relie, c'est le médium, le vibraphone, et donc l'atmosphère mystérieuse et onirique... on évolue dans un monde où la réalité se dérobe facilement, il est donc indispensable d'avoir quelques repères forts pour ne pas être totalement perdu...

Si Lynch acorde tant d'importance à la musique dans ses films (et dans la série), c'est parce que la musique est l'art de l'abstraction, l'art qui est sujet aux interprétations les plus diverses et qui va là où les mots ne peuvent aller... le cinéma de Lynch, c'est de la musique : il laisse une grande part à l'interprétation du spectateur et parle aux sens autant qu'à l'intellect et aux émotions. D'ailleurs, les idées de scènes viennent fréquemment à Lynch en écoutant de la musique (il en diffuse aussi beaucoup sur ses plateaux de tournage)... la musique, c'est à la fois le rêve... et l'impulsion... comme le vibraphone d'Audrey's Dance. On retombe une nouvelle fois sur nos pieds... tout comme on retombe sur le temps ou la tonalité initiale en musique. L'art de Lynch n'est pas le "grand n'importe quoi surréaliste" que se plaisent à penser ceux qui ont besoin de chemins clairement balisés, il est, lorsqu'on sait s'y abandonner, d'une remarquable cohérence...      



L'article de Thom
Par G.T.
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Mercredi 24 décembre 2008 3 24 12 2008 15:42






1. Valse avec Bachir - Ari Folman
2. Bons Baisers de Bruges - Martin McDonagh
3. Into the Wild - Sean Penn
4. Two Lovers - James Gray
5. There Will be Blood - Paul Thomas Anderson
6. The Dark Knight - Chris Nolan
7. Mesrine : L'instinct de Mort - JF Richet
8. Mesrine - L'ennemi Public - JF Richet
9. No Country for Old Men - Joel & Ethan Coen
10. Vicky Cristina Barcelona - Woody Allen

Très bons films :

Mensonges d'Etat - Ridley Scott
Gomorra - Matteo Garrone
Sweeney Todd - Tim Burton
3h10 pour Yuma - James Mangold
Wall-E - Andrew Stanton
Cloverfield - Matt Reeves
Phénomènes - M. Night Shyamalan
Eldorado - Bouli Lanners
Appaloosa - Ed Harris 

Pas des chefs-d'oeuvre, mais de bons films, plaisants et très recommandables :

Be Kind, rewind - Michel Gondry
Quantum of solace - Marc Forster
Crimes à Oxford - Alex de la Iglesia
Il Divo - Paolo Sorrentino
Iron Man - Jon Favreau
The Mist - Frank Darabont
Le prix de la loyauté - Gavin O'Connor
Rec. - Paco Plaza, Jaume Balagueró
Le jour où la terre s'arrêta - Scott Derickson

Bien, malgré quelques réserves :

Au bout de la Nuit - David Ayer
A bord du Darjeeling Limited - Wes Anderson
Burn After Reading - Joel & Ethan Coen
Diary of the Dead - George A. Romero
Vantage Point - Pete Travis
Secret Defense - Philippe Haim
Mirrors - Alexandre Aja
Seuls Two - Eric Judor, Ramzy Bedia

Pas terribles :

Mongol
La Vegas 21
10 000

Grosse daube :

X-Files Régénération
(Mais pourquoi diable suis-je allé voir ça ?)


Chaque année, on nous sort les "chiffres du cinéma", avec les millions de recettes ou d'entrées de chacun... pour moi, il n'y a qu'un chiffre à retenir cette année, le chiffre 2.  

Mesrine. Et les 2 m'ont enthousiasmé. Cassel est parfait dans le rôle (plus que parfait, même...) et la réalisation de Richet est impeccable.

2 films des Frères Coen. Quelques bons moments dans la comédie Burn after Reading, qui se laisse voir, qui est même parfois très drôle... mais pas du niveau du remarquable No Country for Old Men. Coen - Richet... 2 réalisateurs qui ont sorti 2 films la même année... pas banal.  

2, comme le magnifique Two Lovers. 2° film en 2 ans de James Gray avec Joaquin Phoenix dans le rôle principal. 

2, comme Seuls Two... fallait vraiment que ce soit la fête du cinéma pour que j'aille voir ce genre de comédie... et finalement, j'ai été plutôt agréablement surpris. Pas d'une grande finesse, c'est très régressif, mais il y a des idées et le film fonctionne plutôt bien. Suffisamment rare dans cette zone sinistrée que sont les grosses comédies françaises pour être signalé, et même salué. Pas vu Bienvenue chez les Ch'tis, et ça m'étonnerait qu'il me fasse mentir sur le sujet...   

2 films d'animation totalement opposés... si ce n'est qu'ils sont deux chefs-d'oeuvre dans leur genre. En allant voir Wall-E, je ne m'imaginais pas qu'un film d'animation pour enfants puisse être aussi subtil et intelligent... mais le vrai choc de l'année, pour moi, reste le génial Valse avec Bachir, dont j'ai déjà parlé
ici

2 genres qui ne m'intéressent généralement pas : les films d'animation Pixar/Disney et les comédies musicales. Pourtant, j'ai trouvé Wall-E bluffant et captivant, et j'ai beaucoup aimé Sweeney Todd.... alors que je ne supporte pas les films où les acteurs se mettent à chanter. Mais dans l'univers de Tim Burton, ça marche à merveille. Et le couple infernal Johnny Depp/ Helena Bonham Carter est formidable. 

2 westerns. On imagine depuis longtemps que le genre est mort et enterré... et pourtant, il se rappelle parfois à notre bon souvenir, avec 2 westerns cette année, et 2 très bons. 3h10 pour Yuma est le plus "traditionnel", le plus épique, Appaloosa est un peu plus sec et distancié... mais les deux arrivent parfaitement à moderniser et faire revivre le genre sans le trahir. 

2 films sous forme de quêtes initiatiques qui aiment les grands espaces : le magnifique Into The Wild, et le plus inattendu Eldorado, beau road-movie... dans une Belgique sublimée. 

2 excellents films qui ont pour théâtre la Belgique : Bons Baisers de Bruges et Eldorado.    

2 polars où il est question de corruption chez les flics : Au bout de la Nuit et Le Prix de la Loyauté. Keanu Reeves campe un flic assez atypique (et antipathique) dans le premier... malheureusement, la fin est plus convenue. Le Prix de la Loyauté débute, lui, de manière conventionnelle, mais gagne beaucoup en épaisseur au fur et à mesure, et s'impose comme un vrai bon film de genre (particulièrement sombre et désespéré).
 
2 polars avec Colin Farrell. Le prix de la Loyauté, donc, et l'excellent Bons Baisers de Bruges. Dans le premier, c'est un flic, dans le second un gangster... un gangster sympathique et attachant, un flic plutôt mauvais.

2 films avec Russell Crowe. Comme Farrell, il est sympathique en hors-la-loi (3h10 pour Yuma), et antipathique lorsqu'il est censé faire régner l'ordre (Mensonges d'Etat). 

2 films poético-foutraques avec dans chacun 2 doux-dingues un peu paumés : Eldorado et Be Kind, Rewind.

2 très bons films de genre dont Christian Bale est le héros. The Dark Knight et 3h10 pour Yuma. Il s'en sort bien, avec deux des meilleurs films qu'on ait vu depuis longtemps dans leurs genres respectifs... mais dans les deux, son personnage se fait voler la vedette par un "méchant charismatique". Russell Crowe, dans 3h10 pour Yuma, et Heath Ledger dans The Dark Knight.

2 méchants dans The Dark Knight... "double-face" (décidément...) et, bien sûr, le Joker. Enfin un personnage de "méchant" vraiment fascinant dans ce type de film souvent trop puérils. Certes, c'est un film spectaculaire où il est question d'un type qui se balade en costume de chauve-souris... mais ce très sombre Dark Knight est plus adulte que les autres films du genre. Et il le doit en partie à ses "méchants"... qui ne sont pas de ces grotesques et fatiguants criminels bourré de super-pouvoirs et d'armes hi-tec... non, ce sont des sentiments  humains qui les rendent si flippants et dangereux, le sentiment d'injustice et la vengeance pour l'un, la volonté de chaos et la folie suicidaire pour l'autre.

2 célèbres franchises du cinéma à grand spectacle qui sont pour la première fois de vraies suites. Jusque-là, les James Bond et Batman se succédaient sans grand souci de cohérence, ce qui n'est maintenant - à l'ère des séries - plus le cas, et c'est tant mieux. Pour continuer dans les 2, on a donc enfin eu un "James Bond 2" et un "Batman 2". Les James Bond et Batman, ça n'a jamais été trop mon truc (les Batman de Tim Burton ne sont vraiment pas ce que je préfère de lui)... mais depuis Batman Begins et Casino Royale, je les trouve bien plus intéressants et regardables. 

2 très bons films adaptés de comics, pourtant tous deux très éloignés : The Dark Knight et Iron Man. Le premier a une noirceur, une densité et une gravité peu commune, le deuxième, au lieu de nous infliger une énième fois un de ces pénibles preux chevaliers au grand coeur, a pour héros un business-man totalement superficiel, arrogant, sarcastique, play-boy, interprété par l'excellent Robert Downey Jr.   

2 films avec Gwyneth Paltrow, et deux films radicalement opposés : l'intimiste Two Lovers et le spectaculaire Iron Man. Dans l'un Gwyneth aime son patron en secret, dans l'autre, elle sort avec son patron et elle est aimée en secret... à part ça, peu de liens entre ces deux films, très bons dans leur genre (et même beaucoup plus dans le cas de Two Lovers).  

2 femmes : une blonde et une brune. Dans deux films : Two Lovers et Vicky Christina Barcelona. Bien sûr, une blonde légère et sexy, et une brune plus sage et réservée... du strict point de vue capillaire, ces deux films sont sans surprise... heureusement, pour le reste, ils sont très subtils et réussis. Si leur thème (un homme entre deux femmes) est proche, leur traitement est opposé. Le crépusculaire (parler d'un film de James Gray sans prononcer le mot "crépusculaire" devient un vrai tour de force), mélancolique et hivernal Two Lovers face au pétillant, ensoleillé et "champagne" Vicky Christina Barcelona. Et le film "juif new-yorkais" des deux n'est pas le Woody Allen...  

2 excellents films avec Javier Bardem. No Country For Old Men (là, par contre, une vraie surprise du strict point de vue capillaire...) et Vicky Christina Barcelona

2 films avec Amalric...  figure pourtant  du cinéma d'auteur, il se retrouve dans les deux grands succès de l'Automne, Mesrine et Quantum of Solace.

2 films SF écolos qui sont à mon sens bien meilleurs que ce que laissent entendre les critiques : Phénomènes et Le Jour où la terre s'arrêta. Pas des chefs-d'oeuvre impérissables, sans doute, mais deux films pas si simplistes, plutôt adultes, et qui fonctionnent bien.

2 films où il est question de renoncement à la technologie et de retour à la nature : Into The Wild et Le Jour où la Terre s'arrêta.

2 fresques historico-légendaires, Mongol, et l'anachronique 10000. Tout à fait dispensables.

2 acteurs qui ont crevé l'écran. Heath Ledger, jubilatoire en Joker, et Vincent Cassel, impressionnant en Mesrine (là, je triche, il y en a au moins un 3° qui fait le poids à côté : Daniel Day Lewis dans There Will be Blood)

2 films d'espionnage traitant du terrorisme au Moyen Orient. L'américain (Mensonges d'Etat) est nettement plus prenant, intense, et mieux réalisé que le français (Secret Défense), même si ce dernier n'est pas si mal non plus. 

2 comme les doubles des miroirs de... Mirrors. Auquel on peut préférer, dans le genre épouvante, Rec., The Mist et Cloverfield.

2 grands films qui ont de l'ampleur, du souffle, de l'intelligence et qu'il fallait impérativement voir sur grand écran, pas sur une télé (et encore moins sur un écran de pc) : There will be Blood et Into The Wild

2 de mes morceaux favoris et 2 morceaux que tout oppose réunis dans le chef-d'oeuvre de l'année : Valse avec Bachir.
This is Not A Love Song de PIL et l'Andantino de la Sonate D 959 de Schubert. 

2 bonnes résolutions pour l'année cinéma à venir :
1. Continuer à voir beaucoup de films en salle (ça, c'est facile, rien ne remplace le grand écran...)
2. Revenir un peu plus aux films indépendants, d'auteurs, non-américains... mais ça, c'est plus dur. Dans les années 90, je n'allais voir que des films indépendants et films d'auteurs... pourtant, depuis quelques années, je vois bien que j'ai tendance à privilégier de plus grosses productions... qui correspondent sans doute à un besoin d'évasion plus important. 2 autres raisons à cela : les "grosses productions" sont de bien meilleure qualité actuellement qu'elles ne l'étaient dans les années 80-90, et le cinéma, quand on y va souvent en couple, c'est pas donné... Prendre le risque de payer 16 euros pour un film roumain dont on ne sait pas trop s'il va s'avérer particulièrement subtil et intelligent ou mortellement glauque et ennuyeux... faut le faire... et c'est compliqué lorsqu'on n'habite pas Paris, le temps qu'on se décide à le voir, le film est déjà sorti de l'affiche.     


Chronique de
Valse avec Bachir.

Par G.T.
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Mercredi 29 octobre 2008 3 29 10 2008 00:01

24

24 (24 heures chrono)
Série américaine de Joel Surnow et Robert Cochran 2001 


A quelques jours de la très probable élection d'un noir à la présidence des Etats-Unis, difficile de ne pas penser avec ironie aux gauchistes rigides et chafouins qui pestaient contre 24. La considérer comme une série de droite faisant l'apologie de la torture, fallait ne pas l'avoir réellement vu, ou la regarder avec des oeillères idéologiques. Sans aller jusqu'à dire que 24 aura permis l'élection d'Obama, il est indéniable que la série a rendu crédible - et souhaitable - dans l'inconscient de nombreuses personnes l'élection d'un noir à la présidence.

Mais évacuons en premier lieu les critiques stupides sur la présupposée "apologie de la torture" dans 24
Le principe - novateur et génial - de la série est que tout se déroule en temps réel. 24 heures pour déjouer un complot terroriste... une série haletante, d'un suspense hallucinant... mais si tout devait y être fait dans les règles, on s'ennuierait ferme : un premier terroriste interpellé, un interrogatoire conventionnel qui ne le ferait pas craquer, le temps de lui trouver un avocat, de respecter les procédures, s'occuper de la paperasse, d'organiser un procès... tout serait fini, et le spectateur aurait décroché dès le deuxième épisode. Les interrogatoires musclés et quelques scènes de torture sont indispensables pour le bon fonctionnement de la série. Est-ce que ce dispositif légitime la torture ? Non. Ce n'est qu'une convention. Tout comme, dans un polar, les poursuites spectaculaires en bagnole. Pour arrêter un type impliqué dans un braquage, trafic de drogue, ou qui détient juste quelques informations, les flics enchaînent infractions sur infractions, roulent à toute allure sur les trottoirs, prennent les rues en contresens, tirent sans sembler se soucier des balles perdues, mettent la vie de centaines de personnes en danger... est-ce que ces films légitiment un comportement irresponsable et quasi-criminel des flics ? Non, bien sûr, ce ne sont que des procédés fictionnels qui permettent de faire monter la tension par des scènes spectaculaires. On a beau avoir été soumis des centaines de fois à ce type de scène en prenant fait et cause pour le héros, impossible d'imaginer que l'on puisse tolérer que la police, dans le réel, fasse de même. 
Si un agent secret, dans une fiction, ne peut plus soutirer des informations sans enfreindre la loi et sans violence... c'est la mort de la fiction...

Contrairement à ce que pensent certains qui ne l'ont sans doute jamais vraiment regardé, 24 n'est absolument pas une série de droite qui ferait le jeu des républicains et défendrait les valeurs de la société WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Les préjugés sur 24 sont nombreux, à la hauteur de l'impact de la série, des préjugés idéologiques qui ne tiennent pas la route une seconde.   

Dès la première saison, un candidat noir qui devient président, ce n'est pas anodin ou anecdotique, mais  "politique". Un gros risque scénaristique, car le président est un personnage central de la série. Il est constamment en communication avec la cellule anti-terroriste, une bonne partie de l'action se déroule dans les coulisses du pouvoir, il est omniprésent et il fallait un président vraiment "crédible". D'autant plus que sa couleur n'est pas un événement en soi... le président est noir, et tout le monde dans la série trouve ça parfaitement naturel.

Dans les 6 saisons de 24, on a eu droit à 4 présidents : deux noirs, deux blancs :    
Le premier, David Palmer, est le plus important. Celui qui a tenu le plus longtemps en place (3 saisons), et son ombre continue à planer dans les quelques saisons suivantes, on ne cesse de le regretter (Jack Bauer le premier). Les suivants font pâle figure à côté de lui. C'était un président modèle, rassurant, sage, intelligent, juste, efficace... auquel Obama fait inévitablement penser : élégant, posé, modéré, instruit, diplomate, charismatique... pour les accros à 24, Obama, c'est le retour de David Palmer.
Le deuxième, blanc... à peine le temps de passer qu'il est victime d'un attentat et se fait remplacer...
Le troisième, blanc, est le pire. Un mélange de Nixon et Bush : calculateur, lâche, traître, prêt à s'associer avec des terroristes, tolérer des attentats pour justifier des guerres et s'emparer de ressources naturelles de pays qui n'ont rien demandé...
Le dernier, Wayne Palmer, est le frère de David. Modeste, il ne cesse de penser que son frère aurait fait mieux et que lui n'est pas à la hauteur... mais s'en tire pas si mal, et suscite plutôt la sympathie et la confiance. Le vice-président qui lui succèdera lorsqu'il sera blessé... est roublard, manipulateur, inquiétant... un blanc, encore une fois. 

Dans l'univers paranoïaque de 24, tous les politiques sont susceptibles d'être corrompus, et les seuls vraiment fiables, honnêtes et sympathiques ont été les deux présidents noirs. Les deux seuls qui ont un lien affectif et d'estime réciproque avec le héros (et donc le spectateur). Les deux seuls qui avaient une véritable "carrure présidentielle" (surtout David Palmer).
Est-ce suffisant pour faire élire Obama ? Sûrement pas... mais ça l'est pour ancrer profondément dans l'esprit et l'inconscient de millions d'américains une image positive, crédible et naturelle d'un président noir. Ce n'est pas un simple film de deux heures, mais une série qui s'est étalée sur de nombreuses années, des centaines d'heures (ou presque) à suivre un président noir et à le regretter dans les dernières saisons où l'on fait fréquemment référence à lui. 

Dennis Haysbert, l'acteur interprétant le rôle du président Palmer est d'ailleurs convaincu que son personnage a aidé Obama (CNN).




 

   



Si l'appartenance des différents présidents à un parti n'est jamais affichée, il apparaît assez clairement que David Palmer est plus démocrate que républicain (il n'était pas évident quand la série a été conçue d'imaginer un président noir, ça l'était encore moins d'imaginer un président noir républicain). Une sorte d'anti-Bush, dans le caractère (comme Obama), mais aussi la politique. Il n'y a pas d'axe du mal et d'axe du bien dans 24, pas de gentils américains d'un côté et de méchants terroristes islamistes de l'autre. David Palmer (comme son frère, plus tard) lutte contre les va-t-en-guerre qui le pousse à des représailles rapides après un attentat... il compte sur Jack Bauer pour dénouer la situation, trouver les vrais coupables, et refuse de se soumettre aux pressions l'incitant à en profiter pour attaquer un pays ennemi (comment ne pas penser à Obama, un des rares sénateurs ayant voté contre l'envoi de troupes en Irak). La guerre contre le terrorisme, dans 24, ne consiste pas à envahir le moindre pays susceptible d'accointances avec des réseaux terroristes, de démanteler des groupuscules d'illuminés... elle est surtout une guerre interne, les pires ennemis étant des politiciens corrompus et des industriels véreux. Non pas des politiciens gauchistes "traîtres", mais plutôt de parfaits capitalistes pro-américains prêts à déclencher des conflits pour les intérêts américains. En fin de compte, les ennemis sont plus souvent des Bush que des Saddam et autres Ben Laden.


Un des autres grands préjugés chez ceux qui n'ont que vaguement entendu parler de 24, c'est de la considérer comme une grosse série d'action spectaculaire avec un "super-héros" exemplaire.
Bien sûr, c'est une série bourrée d'action... mais aucune série d'action n'a jamais accordée une telle place à la politique, aux intrigues dans les coulisses du pouvoir. Une série véritablement complexe, adulte, peu manichéenne... avec des personnages assez décalés et réalistes. C'est une des constantes dans la série, les alliés de Jack Bauer à l'agence anti-terroriste sont loin de ressembler aux héros des Experts. Pas des mannequins cool et sexy - sûr que c'est hyper-crédible, des équipes de la police scientifique qui ont l'impression de sortir d'une pub pour l'Oréal - mais des physiques assez particuliers (Chloé, Edgar, Lynn McGill) et des personnages peu sociables, singuliers... à côté de Chloé (la plus étonnante), Edgar et Lynn, il y a eu Tony, Morris O'Brian, Mike Doyle... et Jack Bauer lui-même. Qui est une sorte d'anti-James Bond (enfin, le James Bond d'avant Daniel Craig, avant que l'influence justement de 24 ne rende has-been le personnage et l'oblige à se moderniser). Nerveux, tourmenté, limite asocial... et quasi-suicidaire. Hanté par son passé et l'événement tragique qui conclut la première saison, Bauer n'est pas un héros patriotique, solaire, plein de grands idéaux... il est blasé, parano (et même junkie dans une saison), c'est souvent plus pour David Palmer qu'il accepte de revenir aux affaires que par "amour de son pays". On en vient même à se demander s'il n'est pas finalement motivé par une forme d'instinct masochiste ou suicidaire tant, à chaque fois que plusieurs options s'offrent à lui, il se jette sur la plus risquée, dangereuse, et douloureuse. Néanmoins, il reste bien sûr le héros de la série et sauveur de l'Amérique (de "Bauer Jack" à Barack... il n'y a pas grand chose...). 
Celui qui incarne le héros américain de ce début de XXI° siècle n'est pas un américain pur souche bien comme il faut... Kiefer Sutherland aime l'alcool, trop sans doute (conduites en état d'ivresse, qui lui ont valu 48 heures de prison dernièrement) c'est un grand collectionneur de guitares (surtout la mythique Gibson Les Paul), il a eu un grand choc, à 12 ans, en découvrant Led Zeppelin et, fasciné par Jimmy Page, s'est mis à la guitare... il adore aussi les Beatles (particulièrement l'album blanc) et AC/DC (interview de Sutherland sur le site de Gibson, l'illustre marque ayant même créé un modèle en collaboration avec Kiefer Sutherland, la Gibson KS-336). Sutherland est aussi un membre actif du NDP, le parti démocrate canadien (New Democratic Party), plus à gauche que le parti démocrate américain... bref, celui qui incarne le grand héros américain de cette décennie est un canadien rock'n'roll de gauche (Sutherland n'est pas seulement l'acteur principal de 24, il en est aussi producteur).

24 est diffusé par la Fox, chaîne ultra-républicaine... qui semble aimer se tirer des balles dans le pied, puisqu'elle diffuse deux des séries américaines les plus subversives, 24 et les Simpson. Subversives, car il ne s'agit pas de séries plus ou moins trash réservées à un public averti, ou idéologiquement très marquées à gauche et n'attirant que des... gens de gauche. Car la subversion la plus efficace, ce n'est pas celle d'artistes confidentiels qui en font des tonnes dans la provoc' et ne s'adressent qu'à un public venu pour ça... mais plutôt celle capable de toucher une vaste audience. Les Simpson et 24 sont des chevaux de Troie dans le bastion républicain qu'est la Fox. Sous ses dehors de dessin animé humoristique, les Simpson ridiculise les valeurs de la chaîne, pendant que 24 aura fait le jeu des démocrates durant cette décennie, installant dans les esprits l'image positive d'un président noir et prenant un parti opposé à la politique de Bush. Il faut imaginer le républicain moyen, jubilant à l'idée de découvrir sur sa chaîne favorite une grande série spectaculaire où il est question de "botter le cul des terroristes"....
Premier choc : le président est noir... et remarquable... et personne ne trouve ça bizarre.
Deuxième choc : difficile de ne pas lire une sévère critique de l'administration Bush et des guerres en Irak et Afghanistan quand on lui montre d'un côté, les "bons" (Palmer et Bauer), qui font tout pour éviter la guerre et vont débusquer les coupables chez les industriels et politiciens américains plus que dans les pays arabes ; et de l'autre, les "mauvais", des hommes de pouvoir américain prêts à partir en guerre pour les intérêts du pays.
Troisième choc : Il y a quelques terroristes islamistes, certes... mais pas tant que ça pour une série sur le terrorisme post 9/11. De plus, les arabes sont souvent des victimes, certains étant injustement suspectés et maltraités par des racistes avant que l'on ne découvre le vrai coupable dans une famille blanche américaine standard.
Quatrième choc : Enfin un président blanc, mélange de Nixon et Bush... il est lâche, traître, calculateur, dépassé par les événements...

On attend que TF1 (qui pourtant, n'a jamais déclarée officiellement être partisane) diffuse une série aussi ambitieuse et critique sur la politique du gouvernement de droite en place, avec pour président de la France un noir ou maghrébin charismatique et compétent (sans que cela ne soit une "curiosité" mais une évidence sur laquelle on ne s'attarde pas...) On risque fort d'attendre longtemps...

Actualité oblige, je m'attarde sur la dimension visionnaire de 24 (imbattable de ce point de vue : une série sur le terrorisme conçue avant les attentats du 11 septembre, et qui a préfiguré - voire conditionné - le succès d'Obama). Mais l'essentiel reste tout de même que cette série révolutionnaire est d'une inventivité, d'une intelligence, d'une virtuosité et d'un suspense exceptionnels. Des Soprano à Californication en passant par Six Feet Under, Nip/Tuck, Lost ou The Shield, les séries américaines de cette décennie ont été particulièrement brillantes, audacieuses, adultes et fascinantes... mais, si toutes ont leurs qualités, aucune n'est à la fois aussi intense, addictive et intelligente que 24.    
Par G.T.
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