Qu'est-ce que la musique ? Grande question qui peut amener des milliers de débats, définitions, thèses... mais si l'on s'en tient aux éléments qui la caractérisent, c'est très simple, les
éléments qui font la musique sont :
- Mélodie
- Harmonie
- Rythme
- Son
- Forme
Il est bon de revenir parfois aux fondamentaux, surtout lorsqu'ils permettent, comme ici, de comprendre en quoi un musicien peut être un vrai génie... car pour chacun des éléments
qui composent la musique, Duke Ellington n'a pas été juste "bon", il a été exceptionnel :
- Mélodie
Avant Ellington, le jazz était de l'interprétation (après lui aussi)... le jazzman reprend une chanson, un thème, se l'approprie et en livre sa version. Parfois, il compose ses propres
morceaux, mais ce n'est pas le cas le plus fréquent. Ellington, lui, s'est distingué des jazzmen de l'époque en composant la plupart des morceaux qu'il jouait et, surtout, bon nombre de ses
créations sont devenues de grands standards du jazz... In a Sentimental Mood, Satin Doll, It don't mean a thing (if it ain't got that swing), Mood Indigo, Solitude, Prelude to a Kiss,
Sophisticated Lady, I'm beginning to see the Light, Cotton Tail, Just Squeeze me (but don't tease me), I Got it bad (and that ain't good), Do Nothin' Till You Hear From Me, Don't get around much
anymore, In a mellotone, C Jam Blues, I let a song go out of my heart, Drop me off in Harlem, Something to live for, All too soon, Day dream, etc... sans parler de Take the "A"
Train, Perdido et Caravan, trois morceaux écrits par des membres de son orchestre mais qui ont la "patte" Ellington.
Avec Ellington, le jazz s'est enfin trouvé un grand compositeur ; plus besoin d'être obligé de piocher dans le répertoire de Gershwin ou des auteurs blancs de ballades pour trouver
des mélodies séduisantes, un des leurs était capable de leur procurer des standards de très grande classe. Des standards aux mélodies d'une qualité hors du commun, à la fois
imparables et dignes (ce qui n'était pas toujours le cas des morceaux de music-hall ou populaires qu'ils revisitaient).
Come l'explique James Lincoln Collier, dans le tome I (des origines au Swing) de son excellent ouvrage "L'aventure du Jazz"" : "Ellington était, probablement, le meilleur compositeur de thèmes
courts, de brèves mélodies et même de fragments mélodiques dans l'Amérique du XX° siècle. Je ne parle pas seulement des innombrables et superbes thèmes qu'il a écrits [...], mais je
veux parler surtout des motifs très courts, des fragments mélodiques qui surgissent comme par enchantement dans ses compositions. Une composition d'Ellington est parsemée de petits
motifs dont certains sont certes élaborés mais dont d'autres apparaissent et disparaissent, surgissent et s'évanouissent comme des reflets, des miroitements à la surface de la musique. Les thèmes
de "A Jubilee Stomp", de "Rockin' in Rythm", de "Blues with a feeling", de "Cotton tail", de "A Old Man Blues" sonnent aussi frais, nouveaux, alertes que lorsqu'ils furent
composés".
- Son
Les mélodies d'Ellington auraient suffit à le faire rentrer dans le panthéon du jazz... et pourtant, il a été encore plus remarquable dans ses orchestrations, apportant au jazz des
sonorités inédites, fascinantes... ce mélodiste exceptionnel était aussi un coloriste de génie.
On doit à Ellington le style "jungle", à la fin des années 20, qui consiste à recréer musicalement l'impression d'une jungle imaginaire... à la fois jungle africaine et jungle
urbaine. Pour cela, il a particulièrement développé - en collaboration avec ses musiciens - l'utilisation de sourdines, ces trompettes et trombones "bouchés" avec des effets
"wa wa", le "growl"... Le Duke - surnommé ainsi dans sa jeunesse parce qu'il était toujours très élégant... son père était majordome à la maison blanche - avait le son le plus
"dirty" de l'époque.
Ellington ne s'est pas arrêté à ce style "jungle", il a sans cesse travailler sur les combinaisons orchestrales, les couleurs sonores... un des exemples les plus marquants étant le bien nommé
Mood Indigo. Avant Mood Indigo, les choses étaient simples dans le jazz... la trompette jouait le thème principal, la clarinette brodait par-dessus sur des notes aiguës, et le
trombone accompagnait sur des notes graves. Rien de plus normal, cela correspond à la tessiture de ces instruments, il n'y avait aucune raison de faire autrement. Les habitudes sont
tenaces, jusqu'à ce qu'un génie vienne bouleverser les choses - pas simplement pour le plaisir de la contradiction, sinon, ça n'aurait pas d'intérêt - et arrive à rendre possible et
remarquable ce qui aurait été chez un autre considéré comme une grossière erreur d'orchestration. Ellington, donc, fait jouer un trombone bouché dans l'aigu et la clarinette dans le grave,
sur un thème rêveur qui devient ainsi encore plus envoûtant avec cette couleur si particulière.
Autre exemple, à la fois ludique, spectaculaire et brillant, Daybreak Express ; où comment retranscrire à l'orchestre le son d'un train en marche tout en le faisant
swinguer (tous les morceaux que je cite sont bien entendu dans la playlist ci-dessous).
- Harmonie
Ellington n'a pas eu une formation musicale "classique" (bien qu'il se soit intéressé de près à la musique classique), il a beaucoup appris en autodidacte... contrairement à
ce qu'on pourrait penser tant il semble maîtriser mieux que tout autre jazzman la composition et l'orchestration. Mais c'est justement cette "faiblesse" qu'il a su transformer
en force, qui lui a permis d'expérimenter des harmonies et sonorités inédites, parce qu'il arrivait à les faire "sonner" de manière intéressante, même si elles allaient à
l'encontre des règles. Là encore, c'est en "peintre" qu'Ellington utilise bien souvent les harmonies, se préoccupant plus de la sonorité que des lois de l'harmonie.
Wagner s'est mis assez tardivement - pour un compositeur classique - à étudier vraiment la musique, il est pourtant le compositeur qui a le plus révolutionné l'harmonie avant le XX°, celui
qui est allé chercher les harmonies les plus originales et complexes... Debussy savait, à partir d'accords, tirer les couleurs les plus originales et saisissantes. Transposé dans le monde du
jazz, Ellington, c'est à la fois Wagner et Debussy...
Le talent d'Ellington, c'est aussi d'avoir su utiliser des dissonances originales qui, chez un compositeur lambda, auraient semblé "dures", difficiles... mais lui savait parfaitement, par sa
finesse d'écriture et sa musicalité, les faire passer avec fluidité et les rendre séduisantes.
Exemple de l'audace harmonique d'Ellington, le génial Koko, morceau étudié en détail par Edward Bonoff qui a relevé une abondance de 11° mineures, très
rarement employées dans le jazz de l'époque...
- Rythme
Les deux grands orchestres du swing sont indiscutablement ceux de Duke Ellington et Count Basie. Si celui de Basie est en général considéré comme le plus "swinguant" (Basie au
piano, Freddy Greene à la guitare, Walter Page à la contrebasse, Jo Jones à la batterie... difficile de trouver une meilleure section rythmique swing... et je ne parle même pas du
jeu de sax de Lester Young)... celui d'Ellington n'a bien entendu pas à rougir à côté.
It don't mean a thing (it it ain't got that swing) aurait popularisé le terme "swing"... rien d'étonnant de la part d'un morceau qui soit autant irrésistible d'un point de vue
rythmique.
Quant à l'introduction de rythmes cubains dans le jazz... on pense souvent à Dizzy Gillespie, mais à l'origine, il y a encore Ellington, avec le célébrissime Caravan.
Pas besoin de m'étendre sur le génie du rythme chez Ellington, vous n'avez qu'à écouter la playlist ci-dessous pour vous en convaincre... si vous n'êtes pas transporté par ce swing
magistral, c'est que vous êtes définitivement allergique au jazz (ou que vous êtes un fan hardcore de Basie).
- Forme
Ellington a été le premier jazzman à se lancer dans l'écriture de morceaux longs, notamment des "suites"... le disque et la radio imposaient des formats courts, mais cela ne l'a pas
empêché de passer outre, de tenir à écrire des "oeuvres" qui ne soient plus de simples chansons ni des morceaux d'orchestre de 3 minutes.
Le génie d'Ellington, c'est aussi d'avoir su relier mieux que tout autre jazzman les "opposés"... musique savante et musique populaire, légèreté et profondeur, musique blanche et musique
noire... et les mélanger sans faire de la soupe. La soupe, ce sont ces orchestres jazz - le plus souvent blancs - qui ont cherché une pseudo-respectabilité en
lissant le jazz (moins de rythmes "sauvages", moins de sons "dirty"), histoire de le rendre plus acceptable pour les blancs... une sorte de "bouillie" classico-jazz, qui n'a ni la complexité
du classique, ni la chaleur ou le côté "charnel" du jazz (le parallèle avec le rock progressif est vite fait). Duke Ellington a fait l'inverse, il a réussi à la fois à garder
- et même accentuer - ce qui fait du jazz une musique dont les racines les plus anciennes et profondes se trouvent dans les musiques africaines (expressivité privilégiée à la "pureté"
du son, rythmes)... et à porter au plus haut l'art de l'orchestration dans le jazz.
Alors que la couleur de la peau, source de tant de discriminations, a été un problème pour nombre de jazzmen (qui regrettaient de ne pas être blancs pour être mieux considérés), Ellington
s'est toujours montré particulièrement fier de ses origines et de sa couleur... "Say it loud, I'm black and I'm Proud" aurait parfaitement pu être sa devise...
L'orchestre de Duke Ellington (avec, bien sûr, le duke au piano), en 1943 (même si le morceau date de 1931), sur It don't mean a thing (if it ain't got that swing)... un parfait exemple
pour apprécier le jeu avec les sourdines des cuivres et les effets "wa wa" :
Playlist : bon nombre de titres sont des années 30 - le son ne permet donc pas de toujours bien saisir la richesse de la sonorité de l'orchestre - mais j'ai préféré favoriser les originaux.
Une bio assez bien faite d'Ellington, sur Grioo.com : Duke Ellington, le maître à penser du jazz.
Duke Ellington sur wikipedia
Histoire du Jazz
















C'est l'ère des
"big-bands". Un jazz plus écrit (beaucoup des grands noms du jazz swing ont eu une solide formation musicale, souvent classique... mais impossible pour les noirs d'intégrer les grands
orchestres blancs, ils ne peuvent que se tourner vers le jazz).
Lassés de faire danser les
blancs, révoltés par les injustices et les inégalités qui ne diminuent pas (bon nombre de familles noires voient leurs enfants mourir à la guerre pour leur pays, pays
qui leur reconnaît le droit de mourir pour lui, mais pas de vivre avec les mêmes droits que les autres), le discours des noirs se radicalise... comme leur musique. Les tempos seront
beaucoup plus rapides ou lents (moins de tempo modéré, plus question de faire danser la bonne société blanche), les grands orchestres sont remplacés par de petits ensembles,
le jazz se joue dans des clubs (où l'on vient pour écouter, pas pour danser), on délaisse la mélodie et les thèmes agréables pour laisser la place aux solos. L'expression
individuelle (le soliste, donc) est dorénavant privilégiée.
En réaction à
l'intensité et à la frénésie du bop va émerger le Cool Jazz. L'album fondateur du genre est Birth of The Cool (1949) de Miles Davis, en collaboration avec Gil Evans (arrangeur). Un
style de jazz plus feutré, apaisé... qui sera surtout joué par des blancs, de la "West Coast" (on parle aussi de West Coast Jazz)...
Le cool jazz est apparu en réaction au be-bop, le hard-bop sera une
réaction au cool... sans pour autant revenir au be-bop. Un jazz "hot", intense... mais plus accessible et mélodique (influences de la soul et du rhythm'n'blues) que le be-bop.
Le hard-bop est physique, terrien, loin des ambiances délicates et feutrées du cool, et plus direct et brut que le be-bop. Pas étonnant que trois de ses meilleurs représentants soient deux
batteurs (Max Roach et Art Blakey) et un contrebassiste (Charles Mingus)
Miles Davis a initié le cool, le
hard-bop (avec Walkin')... mais aussi le jazz modal, avec Kind of Blue, l'album le plus célèbre et vendu de l'histoire du jazz. Album sur lequel figure John
Coltrane, le génie du genre. Le jazz modal est plus compliqué à expliquer à de non-musiciens, car pour vraiment comprendre ce qu'est un "mode", il faut connaître la théorie
de la musique. Pour faire simple, on dira que les modes sont des types de gammes plutôt "exotiques", ou qui nous renvoient à des musiques d'autres cultures, ou des musiques anciennes (antiquité,
moyen âge). On a généralement peu d'accords, et plus de liberté pour improviser sur des gammes/modes particuliers. Un style de jeu assez hypnotique (comme les musiques orientales et
africaines), qui peut être très riche, complexe et virtuose (Coltrane). Une des meilleures illustrations qui soit : My favorite Things de Coltrane. Après l'énoncé du thème, de
longues improvisations envoûtantes sur 2 accords :
Le free jazz a été inspiré
notamment par Mingus et Coltrane (qui ont parfois tous deux "flirté" avec l'improvisation free), mais c'est le saxophoniste Ornette Coleman qui sera le véritable initiateur du genre, et
la référence incontournable, avec en particulier l'album Free Jazz, A Collective Improvisation.
La chanteuse la plus accessible qui interprète des standards
du plus grand compositeur de l'histoire du jazz, c'est tout de même pas négligeable. On y trouve Take the "A" Train - Solitude - It don't mean a thing (if it ain't got that swing) - In a
Sentimental Mood - Caravan - Mood Indigo... le seul petit "défaut", c'est que les ballades dominent, comme dans la plupart des disques de jazz où figurent le plus de standards. Ce n'est
évidemment pas un "défaut" en soi, mais pas toujours facile de commencer à s'intéresser au jazz en écoutant des ballades souvent très lentes (surtout quand on est jeune).
Des mélodies accrcocheuses, un disque rythmé - avec des
rythmes afro-cubains, souvent plus accessibles pour les non-initiés - une bonne manière de rentrer dans le jazz. J'ai d'ailleurs mis Song for my father tiré de cet album en tête de
ma playlist. Morceau irrésistible s'il en est, on ne saurait aussi trop recommander l'album du même nom, instrumental, lui, par Horace Silver :
Sa sublime version de
My Funny Valentine est dans ma playlist...
Le "cool-jazz", initié par Miles Davis et auquel se rattache Chet Baker est un des genres de
jazz les mieux adaptés pour les débutants. Ils n'ont pas l'impression d'être pris dans un tourbillon de notes jouées avec beaucoup d'expressivité, mais peuvent se laisser emporter par les
ambiances, le raffinement... Un disque absolument indispensable (et là encore, s'il n'est pas dans votre discothèque, c'est que vous n'avez pas de discothèque...), et le plus célèbre des albums
de jazz.
Si on désire vraiment éviter les
cuivres, on peut se tourner vers l'excellent Money Jungle d'un des trios les plus exceptionnels qu'on puisse imaginer : Ellington au Piano, Mingus à la contrebasse,
et Roach à la batterie. Rien que ça.
Est-ce encore
vraiment du jazz ? On peut en discuter, tant on semble être plus proche de Chopin que de Charlie Parker. Mais l'important, c'est que l'album est très bon, très mélancolique, subtil. Une
bonne manière d'entrer dans le jazz pour des amateurs de classique... ou de Radiohead. Car s'il n'y a pas de reprises de Radiohead dans Elegiac Cycle, Mehldau en a fait
plusieurs par ailleurs (dont Exit Music, dans le lecteur deezer), et sa sensibilité n'est pas sans évoquer celle de Radiohead. Pas si fréquent de trouver un jazzman
avouant sa fascination pour un groupe de rock... mais bon, ce n'est pas n'importe quel groupe de rock non plus.
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