Jeudi 19 novembre 2009
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Rough Trade / Beggars
Comme tout bon amateur de rock, lorsque j'entends le mot hype, je sors mon bazooka. Et s'il y a bien un groupe
"hype", actuellement, c'est The Xx.
Puisqu'il faudra l'intégrer dans le classement des blogueurs, je profite qu'il soit sur musicme pour
l'écouter rapidement, histoire de voir s'il mérite un 2 ou un 4. Première approche... putain qu'est-ce que c'est mou ! Du rock neurasthénique pour pauvres petites
choses dépressives, vraiment pas mon genre. Comme me le disait encore hier Christophe, mieux vaut
réécouter en boucle ce bon vieux Ramblin' Jack Elliott que de perdre son temps avec ce type de musiques flasques pour ados amorphes. Pourtant, au fur et à mesure de l'album, je lui
trouvais bien plus de qualités que je ne le prévoyais.
En tout premier lieu, ce qui est plutôt rare pour un groupe hype, pas de racolage ni de maniérisme irritant. Une musique plutôt digne, sobre, élégante, apaisée, toute en finesse
: on est loin des conneries hype habituelles. Le revival 80's a été cette décennie au coeur des groupes hype, et The Xx n'y échappe pas avec sa musique évoquant parfois du
Cure intimiste, voire les Cocteau Twins... mais au moins eux ne ressemblent pas à de mauvaises versions modernes des déjà mauvais Duran Duran ou Tears for Fears, et c'est toujours ça de pris.
S'il fallait les rapprocher d'un groupe plus récent, ce serait sans doute de The Notwist, en beaucoup plus calme.
Mais la vraie grande qualité de l'album... c'est cette sensation d'espace. Plus qu'une musique aérienne, c'est une musique aérée, qui laisse de l'espace à l'auditeur. Contrairement aux grosses
productions actuelles, elle ne cherche pas à en foutre plein les oreilles à chaque seconde en saturant tout l'espace sonore. Comment font-ils ? Des voix qui sussurent, des tempos
modérés, une orchestration très légère... et, surtout, l'idée la plus intéressante du groupe, un accompagnement de guitare sans accords grattés mais par de petites lignes mélodiques,
sur une ou deux cordes. Certes, ce n'est pas du contrepoint à la Bach, mais c'est tout de même assez original dans un cadre pop/rock.
Pas étonnant que cet album a priori discret et pas spectaculaire pour un sou parvienne à se faire entendre.... il colle parfaitement au contexte de l'époque et à cette période de crise.
Tout est à l'économie (sans même parler du nom de l'album et de la pochette, qui n'ont pas dû demander des heures de brain-storming ni l'aide d'une armée de graphistes), on oublie le
superflu et le seul moyen de ne pas se morfondre et sombrer face à un avenir morose, c'est cette légèreté, cette élégance - voire même cette grâce - qui permet de rester debout,
même si le pas est mal assuré...
L'album en écoute intégrale, sur musicme.
Les albums de
2009
Par G.T.
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Mardi 10 novembre 2009
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2009
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Things we said today n'est sûrement pas la chanson la plus étonnante, novatrice, saisissante des
Beatles... elle semble presque anecdotique à côté des géniales A day in the Life, I'm the Walrus, I want You, Happiness Is a warm Gun et autres Tomorrow never
knows. Pourtant, même les chansons de "second plan" des Beatles sont de meilleure qualité que les plus réussies de 99% des artistes pop qui les ont suivis.
Pour l'auditeur distrait, Things we said today n'est qu'une agréable chanson pop. Mais lorsque l'on s'y plonge, elle est bien plus que ça : un véritable modèle de cohérence, de
finesse, de sensibilité et de musicalité. La preuve que l'on peut faire des chansons touchantes, émouvantes, agréables, sans tomber dans le racolage et le vulgaire déballage de tripes. C'est
ça, en fait, la vraie bonne musique pop; une musique plaisante, accessible, légère, mais sans maniérisme. Si cette chanson a quelque chose à nous apprendre, c'est qu'il n'est pas nécessaire de
tomber dans la guimauve et le pathos pour susciter l'émotion.
D'un premier abord, c'est une ballade plutôt mélancolique, en mineur... cependant, dès le départ, c'est une autre piste qui est proposée à l'auditeur : un accord gratté à la guitare
de façon sèche et rapide introduit le morceau, et revient à plusieurs reprises par la suite. Une manière tout à fait inhabituelle de débuter une ballade mélancolique ; on attend de doux
arpèges, et l'on se retrouve face à cet accord nerveux. De plus, pour une ballade, le tempo est particulièrement rapide. La musique "avance", constamment...
Une fois n'est pas coutume, je vais m'attacher aux paroles pour l'expliquer. Non pas que le texte soit exceptionnel - ça reste une chanson pop - mais la cohérence texte-musique est assez
remarquable. De quoi est-il question ? D'un homme qui imagine comment il se rappellera avec nostalgie des paroles que lui et sa bien-aimée se sont dites aujourd'hui. Ce n'est
pas une mélancolie "traditionnelle", où le regard est tourné vers le passé... mais une sensation plus originale et subtile, où l'on se projette dans l'avenir pour y regarder le présent
avec nostalgie... de la "nostalgie anticipée" en quelque sorte. Le narrateur n'est pas un nostalgique "mou", plombé par son passé, mais un nostalgique "vif", qui n'a pas de
temps à perdre et anticipe déjà l'avenir. Et tout cela est traduit à la perfection par la musique : tonalité mineure et balancement assez doux de la mélodie du couplet (qui n'est pas
sans évoqué celui d'une berceuse) pour la nostalgie ; accord d'introduction nerveux, rythme rapide, et musique qui avance d'un pas décidé parce que le regard est déjà tourné vers le futur.
Passé, présent et futur se rejoignent, dans un cycle ou le présent devient passé et le futur présent. La chanson a d'ailleurs un côté très cyclique, elle tourne sur elle-même comme le
regard se tourne du futur au présent. La transition entre le refrain et le couplet est très habile, naturelle, participe d'un même mouvement, c'est la même phrase qui termine le refrain
et commence le couplet, et il sont liés par le même mot.
Refrain Couplet
Love is here to stay and that's e-nough to make you mine, girl)
La chanson a a beau parler de "nostalgie anticipée", ça n'en reste pas moins de la nostalgie, il y a donc cette répétition cyclique avec passages du présent au passé (ou du futur au
présent, dans ce cas, si vous avez suivi).
Pourtant, le début du refrain tranche avec le couplet, il est plus "rock", et passe à l'homonyme majeur (la mineur, la majeur), sur Me i'm just the lucky kind. Celui qui ne
connaît pas l'harmonie pourrait trouver normal de passer de la mineur à la majeur, mais le passage à l'homonyme majeur n'est en fait pas si "naturel" (ce ne sont pas des tonalités voisines
contrairement à ce que laissent penser leurs noms)... et les Beatles savaient le faire admirablement (Schubert aussi, d'ailleurs, mais ce n'est pas la question).
Autre subtilité, le petit chromatisme descendant, au chant, sur When I'm lonely. Un chromatisme, c'est une suite de notes séparées chacune par un demi-ton (et il y en a donc forcément
au moins une étrangère à la gamme). Bien entendu, ce ne sont pas les Beatles qui ont inventé le chromatisme. On retrouve souvent des chromatismes descendants chez Bach, par exemple,
pour figurer "la souffrance humaine", la "détresse de l'homme sans Dieu"... pas d'ambitions métaphysiques dans cette chanson pop, mais au moment où il est question de solitude,
ce léger chromatisme descendant "jazzy" est bien trouvé, d'autant plus que lui fait écho When I'm dreaming, plus tard, sur la même mélodie. La solitude et le rêve... deux
moments où l'on est en-dehors du monde, comme la note étrangère du chromatisme est en-dehors de la tonalité d'une musique...
Au-delà de ces quelques explications, si j'ai tenu à parler de ce morceau, c'est vraiment parce qu'il a fait partie des quelques premières chansons des Beatles qui m'ont
fait comprendre les bienfaits de la simplicité en musique. Car être simple, ce n'est pas être simpliste, ce n'est pas gratter 3 accords au hasard en chantant n'importe quelle connerie
dessus... car faire une vraie bonne chanson pop, évidente (du moins en apparence), et simple, ce n'est au fond pas si simple. Sauf pour les Beatles.
Songs of the Beatles
Par G.T.
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Jeudi 1 octobre 2009
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David Bowie Blog
Tour 2009
Un des phénomènes les plus irritants dans le monde de la chanson, c'est la réhabilitation de chanteurs
has-been. On pensait en être débarrassé... non seulement ils reviennent, mais en plus on leur déroule le tapis rouge. Un phénomène qui a pris beaucoup d'ampleur cette
dernière décennie, et qui a bien sûr pour cause ce mélange très moderne de mollesse consensuelle et de réduction de l'art à un simple divertissement où tout se vaut, tant qu'on
y prend du plaisir.
Des chanteurs qui ont connu un certain succès avec quelques gros tubes dans l'air du temps, ont logiquement été démodés et ont connu une traversée du désert... mais au retour de
cette traversée, tout se passe comme s'ils avaient expiés leur faute et comme si la société, à son tour, culpabilisait d'avoir laissé tomber les vedettes de sa
jeunesse. Ils étaient sujets de raillerie, incarnation de la médiocrité du music-business, et les voilà considérés comme de grands anciens, voire des "légendes". Non pas qu'ils
reviennent avec de grands disques, mais juste des albums un peu plus "matures", apaisés. Vous verrez, un de ces jours, Obispo aussi y aura droit (encore faudrait-il qu'il connaisse rapidement cette
traversée du désert, que nos oreilles lui souhaitent longue, très longue).
Là est tout ce qui fait la différence entre les chanteurs de varièt' et les vrais artistes de la musique pop, dont Bowie est un des meilleurs exemples. Si Outside marque son
grand retour après la traversée du désert - moins commerciale qu'esthétique - des 80's, ce n'est en rien lié à des questions de pseudo "album de la maturité" ou de capital sympathie d'un vieux
chanteur qui nous ramène à notre jeunesse, mais à la seule qualité de sa musique. Il n'avait pas sorti d'album à la hauteur des illustres Hunky Dory,
Ziggy Stardust, Low ou Heroes depuis presque deux décennies, mais il n'est pas pour autant devenu un artiste du passé. Bien au contraire, fidèle à lui-même, il
intègre les nouveaux sons de l'époque, il avance... et il avance même tellement qu'il fait passer bon nombre des jeunes artistes novateurs du moment pour des bricoleurs
amateurs. Là où tant d'autres chanteurs pop reconnus ont incorporé à la va-vite, juste pour donner l'impression d'être dans l'air du temps, quelques sons électro, Bowie semble les
maîtriser depuis toujours. Plusieurs années avant Kid A, Bowie marie mieux que quiconque le mélange rock - électro, avec notamment les titres exceptionnels que sont I'm
Deranged ou Hallo Spaceboy.
Madonna a beau se réclamer de Bowie, ce qui les sépare est considérable. D'un côté, une artiste de variété qui s'entoure des créatifs en vogue et en tire des chansons pop
efficaces, souvent, mais qui restent... des chansons pop. De l'autre, un artiste qui ne craint pas l'étrangeté, l'expérimentation, la dissonance, et dont les mélodies ont - toutes
proportions gardées - souvent bien plus à voir avec les mélodies sinueuses d'un Wagner qu'avec celles, faciles, de Madonna. A Small plot of Land en est un des meilleurs
exemples, une des mélodies les plus bizarres et fascinantes de Bowie (avec, ce qui ne gâche rien, un accompagnement particulièrement original).
Outside, donc, c'est le grand retour d'un Bowie... qui n'était pas vraiment parti. Tin Machine n'a été qu'une ébauche, un brouillon, où Bowie s'est essayé à un rock plus
sauvage, brut, mais c'est avec Outside qu'il parvient enfin à trouver l'alchimie parfaite : il garde de ses années 70 la créativité, l'audace, l'intelligence et la
subtilité qui le caractérisaient, et de Tin Machine le côté plus "terrien", rock. En résulte un album qui parvient à mélanger de manière convaincante l'intelligence,
la puissance et la finesse, ce qui n'est, vous me l'accorderez, pas si fréquent. Mais l'album, d'une richesse peu commune, ne se réduit bien évidemment pas à cela. Il
fait partie de ces quelques grands albums pop qui sont des "albums-monde", à la fois très cohérents et riches. Il y a de tout, sur Outside : de la pop, de l'électro, du
rock, du piano classique, de la violence, des atmosphères planantes, du lyrisme, de l'étrangeté, de la noirceur, de la mélancolie, de la puissance, de l'expérimentation... il y a tellement de
tout, qu'il y a même quelques morceaux moyens (I have not been to Oxford Town).
Pour terminer sur une de mes "marottes"... il faudrait imposer à tout groupe de metal débutant d'écouter et décortiquer longuement Hallo Spaceboy. Bowie y prouve à merveille que l'on peut
parfaitement faire du rock violent, sauvage, puissant, intense, apocalyptique... sans être bourrin, bovin ou niais. Car non, la lourdeur n'a rien d'inévitable lorsque l'on tente
d'exprimer musicalement la puissance, encore faut-il avoir du talent, de la musicalité, un cerveau en bon état de marche et un sens artistique développé, mais, malheureusement, tout le monde n'est
pas Bowie.
La preuve en images, Hallo Spaceboy en live... à écouter avec le son au maximum, ou à ne pas écouter du tout :
L'album en écoute sur deezer.
David Bowie Blog
Tour 2009
Je dois donc refiler le bébé à un autre blogueur, si j'ai bien tout compris... l'heureux élu sera une
heureuse élue, Mlle
Eddie.
Par G.T.
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Lundi 27 avril 2009
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2009
18:43
04/2009 Rune Grammofon
Du rock norvégien, ça vous tente ? Ne fuyez pas, il ne s'agit pas d'un groupe black metal beuglant des
incantations sataniques dans des costumes de guignols... les musiciens ne se font pas appeler Azgaroth, Belzethor, Putrefaction, Goremaster ou Rüznael, mais répondent aux doux
noms de Ørjan Haaland, Per Steinar Lie, Hanne Andersen, Njål Clementsen et Linn Frøkedal.
Une mise en garde somme toute inutile, personne ne peut imaginer qu'un groupe de black metal ait choisi comme nom "The Low Frequency in Stereo". Loin de la lourdeur du metal, The Low Frequency in
Stereo, c'est Sonic Youth qui jouerait du Stereolab et du Notwist après avoir écouté les Doors.
Voilà bien le genre de phrases qu'on trouve fréquemment chez les rock-critics, phrases qui suscitent l'intérêt du lecteur, mais tiennent très rarement leurs promesses. On invoque Sonic
Youth lorsqu'il y a des guitares dissonantes, Stereolab pour les boucles hypnotiques, les Doors pour le côté sombre et incantatoire ou les plages d'orgues psyché... mais tout ça ne nous dit
pas grand chose de la qualité et de l'intérêt du disque ; il est à la portée de n'importe quel groupe de faire ce type de mélange. Sans considérer que The Low Frequency in Stereo est à la
hauteur de ces références, le groupe n'a pas à avoir de complexes, Futuro est un excellent album. Bien au-dessus du tout-venant des cargaisons d'albums d'indie rock qui sortent
chaque semaine.
A défaut de révolutionner le rock - ce qui, convenons-en, n'arrive pas tous les jours - The Low Frequency in Stereo a trouvé une formule qui fonctionne à merveille, à base de rock psyché,
post-rock, shoegaze, pop stereolabienne... le tout saupoudré de quelques pincées de stoner.
Non seulement ils mélangent ces différents styles avec intelligence et goût, mais ils parviennent aussi à un équilibre remarquable entre :
- Accessibilité pop (mélodies et voix séduisantes - particulièrement la voix féminine) et chemins plus aventureux (l'instrumental qui ouvre l'album, le post-rock Mt. Pinatubo et
le dernier morceau, le jubilatoire Solar System de 10 minutes)
- Intensité rock, groove et voyage musical hypnotique
Des mélodies suffisamment pop pour accrocher l'auditeur mais jamais putassières, des passages plus expérimentaux qui restent toujours cohérents et audibles (ils ne tombent pas dans la facilité d'un
"grand n'importe quoi foutraque"), un travail sur les atmosphères (Mt Pinatubo et Solar System en particulier) qui n'a rien de soporifique, des rythmiques répétitives
non dénuées de groove... The Low Frequency in Stereo sont de parfaits alchimistes. A chaque morceau son dosage, on passe de titres orientés "pop 60's orientalisante" comme le
single Starstruck (avec l'accord de The End en intro) à d'autres plus modernes (Sparkle Drive, qui sonne comme du très bon Notwist... ce qui n'était pas le
cas des morceaux du dernier album dispensable des allemands)...
Plutôt que de se perdre dans l'impasse du revival poli et appliqué, The Low Frequency a trouvé une alternative nettement plus intéressante : importer les 60's dans le
XXI° siècle...
L'album ne comporte que 8 titres, mais ils sont tous réussis. Six des huit sont en écoute sur myspace, malheureusement, il n'y a pas le "morceau de bravoure" de l'album, Solar
System, 10 minutes de trip cosmico-psychédélique digne des meilleurs Gong sur une basse à la Whole Lotta Love... un des 2-3 meilleurs morceaux depuis le
début de l'année à mon sens (si ce n'est le meilleur...)
L'album en écoute (les 6 premiers titres) : Myspace
The Low Frequency in Stereo :
Per Steinar Lie: bass, organ, voice, guitars
Ørjan Haaland: drums, percussion, organ, voice
Hanne Andersen: organ, percussion, trumpet, voice, guitars
Njål Clementsen: guitars, organ, piano, voice
Linn Frøkedal: organ, voice
Futuro
1 - Turnpike
2 - Texas Fox
3 - Geordie La Forge
4 - Mt.Pinatubo
5 - Starstruck
6 - Sparkle Drive
7 - End Is The End
8 - Solar System
STARSTRUCK
Par G.T.
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Mercredi 18 mars 2009
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2009
12:24
Oui, pourquoi ? Voilà bien une question que pourrait se poser un jeune fan de rock qui, après 2-3 écoutes, ne
comprendrait pas le culte et la vénération des rockeurs pour Joy Division... Il a entendu parler du film Control, du "mythe" qu'est devenu Ian Curtis, il s'attend à une grande
voix... et là, premier choc et première grosse désillusion, la voix est peu assurée, semble forcée dans le grave, pas de souffle, pas de beau timbre... bref, une voix glauque et déplaisante,
une voix de "blatte malade" comme le disait Klak. Quant au groupe, il joue raide, sec... pas de
groove, pas de riff imparable, pas de mélodie accrocheuse, tout est... froid et poisseux. Et s'il fait les choses dans l'ordre et commence par leur premier album, il trouvera aussi la
prise de son un peu trop vieillie et terne... Ian Curtis serait un de ces chanteurs fous, barges, rock'n'roll, qui font l'histoire du genre par leur personnalité extravertie et
leurs frasques multiples ? Même pas, c'était un type en général sociable, poli, sympathique, marié à 19 ans, qui n'abusait pas de drogues...
Le jeune fan de rock se dit alors que la fascination pour le groupe n'est pas plus liée à leur musique qu'à leur attitude, elle doit être dans le message qu'il porte... et se
rend compte très vite que le nom du groupe renvoie au nazisme (les "Divisions de la joie" étaient ces femmes déportées utilisées pour satisfaire les envies
sexuelles de militaires allemands et du personnel des camps), puis il découvre que la pochette de leur premier EP (sous le nom de Warsaw) est une illustration des jeunesses hitlériennes (EP qui
contient aussi des photos du ghetto de Varsovie), que le chant de Ian Curtis ne débute pas sur Warsaw par 1,2,3,4... mais 3,5,0,1,2,5... le numéro de matricule de Rudolf Hess... après
la mort de Curtis, les 3 autres choisiront pour nom "New Order"... là, le jeune fan de rock est pris de vertige... voix désagréable + musique aride et morbide +
références nazies... ce n'est pas pour lui un des plus grands groupes de rock, mais le pire. Il en vient à se demander si le rock n'est pas un milieu crypto-nazi pour qu'un groupe tel que
Joy Division soit l'objet d'une telle vénération...
Plus tard, il comprendra que les références nazies ont fait partie de la provocation punk (Sid Vicious, Siouxsie) et rock de l'époque en Angleterre (Bowie, perdu à ce moment dans la
mégalo, la parano, des délires nietzschéens... et si Joy Division s'est appelé d'abord Warsaw, c'est Warszawa de Bowie qui les a
inspiré). Mais c'est un peu facile, aussi, de n'y voir que de la provoc', ou une "critique" comme l'ont plus tard dit les membres de Joy Division... il y a chez Ian Curtis et Joy Division une
incontestable fascination pour la noirceur, le morbide... ce n'étaient pas plus des crétins punks incultes que des artistes très engagés politiquement (d'autant plus que dénoncer le régime
nazi fin des années 70 en Grande-Bretagne n'avait rien de brûlant, courageux ou polémique).
Tout cela participe aussi du rejet radical des idéaux hippies par les punks, qui, à l'ancien et naïf "flower power" opposent pour la plupart rage, révolte, violence, chaos. Pas étonnant
que Ian Curtis ait été fan de Jim Morrison, il y a une filiation évidente entre les deux... aucune fascination pour le nazisme chez Morrison, mais pour Nietzsche, le Moyen Age,
l'Antiquité, le romantisme sombre, l'ésotérisme, la manipulation des masses... son univers (comme je l'ai expliqué ici) est par bien des côtés à l'exact opposé de l'univers hippie (même si on ne peut négliger sa passion pour le blues, Elvis, Dylan et les
poètes de la beat generation). Ca me pendait au nez, un article sur Joy Division et je me mets à parler de Morrison... revenons-en au sujet...
Pourquoi Joy Division, donc, après un tableau aussi sombre...
1. Histoire
Qu'on le veuille ou non, le rock, ce n'est jamais "que de la musique", c'est aussi une histoire, une attitude... et celle de Joy Division - et Ian Curtis en particulier - a de quoi forcer
l'admiration. Bernard Sumner (guitare) et Peter Hook (basse) décident de monter un groupe après avoir vu un des premiers concerts des Sex Pistols, ils embauchent Ian Curtis lors
d'un autre concert des Pistols... c'est tout de même autre chose sur un CV rock que de se rencontrer sur myspace ou à un concert de U2...
Un premier album qui marque déjà la naissance d'une nouvelle esthétique post-punk, un chanteur atteint d'épilepsie qui danse d'une manière très surprenante (de mauvaises langues diraient
: Ian Curtis a inventé la tecktonik 25 ans avant tout le monde...) et se suicide juste avant leur première tournée américaine et la sortie du second album. Rien de tel qu'une mort violente
(suicide, overdose, accident) et précoce pour entrer au panthéon du rock (Curtis, mort à 23 ans, fait mieux que le "club des 27" : Morrison/Hendrix/Joplin/Brian Jones/Cobain).
2. Esthétique et musique
Unknown Pleasures, le premier Joy Division (1979), n'est pas le premier album post-punk... il y a eu les indispensables First Issue de P.I.L. et The Scream de Siouxsie
(tous deux sortis en 78). Mais il n'en reste pas moins que Unknown Pleasures et Closer sont deux pierres angulaires de la musique rock... le rock a été jusque-là festif, engagé,
sophistiqué, enragé, soft, hypnotique, foutraque, violent, consensuel, provocateur, sérieux, parodique, joyeux, triste, élitiste, plouc, expérimental, planant, bourrin,
décadent etc... bref, on pensait qu'il avait à peu près tout connu et qu'il ne lui restait plus d'émotions à explorer... mais Joy Division saura apporter une nouvelle couleur à la
palette du rock : jamais le rock n'avait été aussi sombre, glauque et déprimant. Si l'on excepte leur "tube", qui ne figure de toute façon pas sur leurs deux albums (Love Will Tear us
Apart, la seule mauvaise chanson de Joy Division à mon goût - je vais me faire taper dessus pour ce blasphème, mais j'y peux rien, j'ai toujours trouvé sa mélodie effroyablement niaise), il
n'y a absolument rien chez Joy Division qui puisse séduire l'auditeur lambda (à la limite, Decades...). On trouve beaucoup de jolies ballades chez le
Velvet, une énergie et une intensité rock'n'roll "entraînantes" chez les Stooges et Sex Pistols... mais pas chez Joy Division. Ils restent dans un cadre "chanson rock", mais des
chansons rock débarrassées de toute "joliesse". Auparavant, tous les groupes rock allaient un minimum chercher l'auditeur... que ce soit par des mélodies accrocheuses, des riffs
efficaces, du groove, une originalité surprenante, une intensité rare, une voix sexy, de la spontanéité... Joy Division, non. Ce n'est pas à Joy Division de chercher
l'auditeur, c'est à lui d'accepter de rentrer dans leur univers froid, glauque et dépressif, à lui d'accepter la voix de Ian Curtis qui semble dire "je ne suis pas là pour te plaire, te
bercer, te faire rêver, t'enchanter... mais te plonger sans artifice dans les abimes de la dépression." Avis aux amateurs...
Le rock haranguait les foules, s'amusait à les choquer, les interpeller.... avec Joy Division, on passe à quelque chose de véritablement nouveau, une rage rentrée, une musique
de la frustration et de la dépression, une musique qui semble, après l'explosion punk, nous dire que tout ça ne sert à rien, qu'il n'y a aucun espoir, qu'il ne reste plus qu'à se laisser crever (ce
que Ian Curtis a parfaitement mis en pratique...) "No future" disait Johnny Rotten... personne ne l'a aussi bien compris, intégré et incarné que Joy Division.
Le plus fort chez Joy Division, c'est qu'il est le premier groupe de rock qui semble avoir abandonné toute idée de frime et de spectacle. Sans mauvais jeux de mots, il est le premier
groupe qui n'ait pas de "hook" (qui désigne chez les rappeurs le passage "accrocheur" du morceau, le refrain), autrement dit, le premier groupe qui n'ait rien qui vienne aguicher le
public. Chez tous les grands qui ont jusqu'alors contribué à rendre le rock plus sérieux, ambitieux, radical ou profond... il y a toujours eu un truc sexy, cool, second degré,
excentrique ou virtuose, toujours un truc qui nous rappelait qu'on était en "représentation". Le "rock'n'roll circus", c'est de ça dont il s'agissait. D'Elvis à Bowie, tous ont fait
- avec talent et génie parfois - leur numéro. Cela n'empêchait pas la sincérité, la profondeur, les grandes ambitions, le sérieux... particulièrement chez Can, Patti
Smith... pourtant, même chez eux, il y a une dimension "spectaculaire", et cette volonté d'aller chercher l'auditeur, de l'interpeller, le transporter.
La vidéo ci-dessous est éloquente. S'il y a bien une chose à laquelle ne ressemble pas Ian Curtis, c'est à un chanteur de rock... et s'il y a bien trois choses qu'il ne sait pas faire, c'est
:
1. Chanter
2. Danser
3. Créer un lien avec le spectateur
Joy Division - Shadowplay
Pas de frime, de spectacle, de clin d'oeil, de second degré, tout semble ici grave, terriblement grave,
désespérément grave.
On ne vient donc pas à Joy Division comme on vient à n'importe quel autre groupe de rock. On n'y vient pas pour se divertir, s'amuser, danser, être séduit, bercé, charmé, excité. Pour
répondre à la question initiale, on vient à Joy Division pour deux raisons essentielles :
1. Parce qu'on estime que l'esthétique prime. Peu importent les références douteuses, la voix de vautour déprimé de Ian Curtis... toutes les barrières qui semblent se mettre entre un
auditeur lambda et Joy Division sont autant d'obstacles destinés à réduire l'accès à un groupe qui se mérite. Et lorsqu'on a su les franchir, on découvre les trésors que
sont les morceaux fascinants de Joy Division. Revendiquer Joy Division, c'est dire quelque chose de soi... non pas "je suis un nazi dépressif", mais "l'esthétique est
pour moi primordiale"...
2. Le rock, c'est la rébellion, le miroir de l'adolescence...
Il a jusqu'à Joy Division exprimé la plupart des phases de l'adolescence :
Besoin de liberté, de s'éclater (Elvis, Chuck Berry)
Prise de conscience du monde qui nous entoure, engagement, contestation (Dylan)
Imagination, créativité débridée, audace, insouciance... tout semble facile et possible (Beatles)
Jouer les mauvais garçons, être cool (Stones)
Quête d'absolu (Hendrix, Led Zep, Pink Floyd), de transcendance et de mysticisme (Doors, Hendrix)
Provocation, transgression (Doors, Velvet) noirceur (Doors, Velvet, Magma, Pink Floyd, Black Sabbath)
Energie, appétit de vie, révolte (Who, Led Zep)
Décadence, ambivalence, ambiguïté (Velvet, Bowie)
Expérimentation (Beatles, Soft Machine, Pink Floyd, Zappa, Captain Beefheart, Can...)
Rage, hargne, fureur (MC5, Stooges, Sex Pistols)
Mais aucun groupe n'avait encore illustré l'état le plus flippant et extrême de l'adolescence, celui où l'on ne joue plus, où l'on ne cherche plus, où l'on n'essaie même plus d'agir sur le monde,
de se présenter ou se représenter, celui où l'on s'enferme complètement sur soi-même, où tout est froid, désespéré, vide de sens, celui où, le nazisme ou autre chose, peu importe, on voudrait
juste que tout s'arrête...
Unknown Pleasures ou Closer ?
Les deux sont indispensables... et en écoute intégrale sur jiwa (dans leur version remasterisée) :
Unknown Pleasures
Closer
J'ai une petite préférence pour Closer, plus abouti... et je vous ai concocté une playlist des titres qui sont à mon sens les meilleurs de Joy Division... playlist qui
ne sert pas à grand chose, autant écouter leurs deux chefs-d'oeuvre en entier...
Joy Division :
Ian Curtis (chant)
Bernard Sumner (guitare)
Peter Hook (basse)
Stephen Morris (batterie)
Chronique de Closer sur le Golb
Par G.T.
125
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