Nik Cohn -
Triksta
Un écrivain blanc chez les rappeurs de la Nouvelle-Orléans
2006, Editions de l'Olivier
Nik Cohn est le type le plus rock'n'roll du monde. Affirmation qui peut sembler quelque peu déplacée au sujet d'un écrivain de 60 ans qui ne s'intéresse plus au rock depuis
longtemps. Et ce n'est sûrement pas le fait qu'il soit considéré comme "le père de la critique-rock" et qu'il ait écrit le premier bouquin de l'histoire sur le rock qui va jouer en sa
faveur. Si écrire des livres n'est déjà pas très rock'n'roll, écrire des livres sur le rock l'est encore moins (vous auriez imaginé une "histoire du rock" ou un "dictionnaire du rock"
écrit par Elvis ? Sid Vicious ? Jim Morrison ?) A priori, Nik Cohn serait plutôt en lice pour le titre de "type le moins rock'n'roll du monde".
Car quand on est rock'n'roll :
1. On aime le rock
2. On n'écrit pas de livres
3. A 60 ans... on est déjà mort depuis longtemps...
Alors pourquoi le présenter comme "le type le plus rock'n'roll du monde" ? Parce qu'à un âge où la plupart comptent leurs points retraite, passent leurs week-end en
pantoufles devant la télé, Nik Cohn part s'installer dans les ghettos de la Nouvelle-Orléans, là où - comme il l'explique - on tue pour une poignée de dollars. Il ne part pas en
touriste, ni en "aventurier inconscient qui veut jouer à se faire peur"... d'ailleurs, il fait preuve de beaucoup de dérision et de sincérité, bien conscient de n'être pas vraiment à sa
place, d'avoir l'air d'un pathétique "petit blanc" qui cherche à s'encanailler et se retrouve dans de nombreuses occasions tétanisé par la peur. Mais voilà, sa passion pour le rap est telle
qu'il dépasse ses doutes et appréhensions, et bossera avec plusieurs rappeurs du coin qu'il essayera de produire, pour le meilleur et pour le pire (surtout le pire).
Nik Cohn n'a rien du critique-rock qui veut lui aussi sa part de luxe, stupre et bling-bling en s'acoquinant avec des stars du rap, ni, à l'inverse, d'un "petit blanc"
qui s'imagine investi d'une mission humanitaire pour aider les populations défavorisées. Il est bien loin d'un sociologue de gauche qui tiendrait à "faire remonter la parole
des exclus", ou d'un idéaliste qui prend à son compte leur combat contre l'injustice sociale. Ce qui d'ailleurs ne serait pas très rock'n'roll... non, il est là pour une
seule raison, la bounce, ce rap très "physique et sexuel" de la Nouvelle-Orleans.
Si Nik Cohn s'est désintéressé du rock et s'est tourné vers le rap, c'est parce qu'il ne retrouvait plus dans le rock ce qui était son essence même : une musique brute, sauvage, une musique
de l'urgence, faite de rythme, sang, sexe et sueur, une musique qui parle uniquement aux tripes et au bas-ventre. Dans son "historique" premier livre sur le rock (Awopbopaloobop
Alopbamboom), il regrette déjà l'âge d'or du rock, celui des années 50, et voit d'un très mauvais oeil ces Dylan, Beatles et Doors qui "intellectualisent" le rock. Pour lui,
le rock perd sa force lorsqu'il se pare d'ambitions métaphysico-philosophiques, d'intelligence ou de sophistication. Il l'explique d'ailleurs de façon très
sarcastique dans Triksta (p.126-127) :
Pendant les années soixante-dix, à l'époque de mon installation en Amérique, j'avais complètement cessé de m'intéresser aux vieillards cacochymes qui torturaient une guitare. L'hypothèse
centrale du rock d'alors, pré-punk, était que la musique pouvait changer le monde. Je n'y croyais pas, pas plus qu'en un nirvana acide de karma instantané. Je ne croyais pas que l'amour est tout
ce dont nous avons besoin, ni que les réponses nous sont apportées par le vent, et je pensais qu'"Imagine" est plus ou moins le morceau le plus cruche jamais écrit.
La musique qui me touche ne se préoccupe pas de métaphysique de pacotille; elle est dure et coriace, et elle est l'écho des lieux d'où elle vient, du bruit des rues. Le moment où quelque
chose de nouveau surgit d'en bas en bouillonant, plein de sexe et de fureur, juste avant que l'industrie de la musique l'enchaîne et en fasse une marchandise - de ça, je ne me suis jamais
lassé.
On ne s'étonnera donc pas que les Who soient un des derniers groupes de rock qui ait passionné Nik Cohn. Il a pas mal traîné avec eux (il raconte son premier voyage à la Nouvelle-Orléans
lorsqu'il accompagnait les Who en tournée), et, fan de flipper, il a inspiré Townshend qui a écrit Pinball Wizard et intégré le thème du flipper dans Tommy en son honneur.
Certes, les Who se sont lancés dans des albums concepts, et Townshend était loin d'un "crétin rock'n'roll". Mais la musique des Who avait cette puissance rythmique, cette spontanéité
qui ne pouvait que plaire à Nik Cohn.
Si la lecture des écrits de Nik Cohn est indispensable à tout fan de rock, c'est parce qu'il nous ramène à nos fondamentaux, et va à contre-courant des 9/10° des critiques-rock et
goûts de la majorité des passionnés de rock. Nous tous qui encensons des Beatles, Dylan, Doors, Velvet, Radiohead, Pink Floyd, Cure ou autres Smiths, ne devons pas oublier que le
rock est à l'origine un truc qui prend aux tripes, accroche et frappe fort. Une musique de défoulement faite pour générer de la sueur, pas de grandes réflexions. Jailhouse
Rock, Sweet Little Sixteen, Rock around the Clock, Tutti Frutti, c'est pas de la poésie, et encore moins de la philosophie...
Au premier abord, Triksta peut en rebuter beaucoup... ceux qui imaginent qu'il faut être fan de rap pour apprécier le bouquin, sachant, de plus, qu'il n'est même
pas question de grands noms du rap, mais de rappeurs quasi-inconnus dès qu'on sort de la Nouvelle-Orléans. Tant pis pour ceux qui s'arrêteront à ce préjugé, ils louperont un excellent
bouquin, vif, drôle, très ironique, intelligent, et parfois même émouvant. L'épilogue, par exemple, où il est question des ravages de Katrina. Nik Cohn était parti de la Nouvelle-Orléans à
ce moment, mais il reprend contact avec quelques amis rappeurs du coin, qui lui livreront des témoignages rageurs et poignants de ce désastre et du scandale du laisser-aller des
autorités.
Un rappeur qu'a fréquenté Nik Cohn, 5th ward Weebie, dans un titre libérateur de circonstance : "Fuck Katrina" :
Un des "tubes" de la bounce, par Choppa, autre rappeur avec lequel collaborera Nik Cohn : Choppa Style.
Pour terminer... à tout seigneur tout honneur, un petit passage assez réjouissant du bouquin qui, j'en suis sûr, saura donner envie à certains d'en lire plus :
La critique principale, chez les Noirs comme chez les Blancs, était
que le rap n'était pas de la musique. On aurait pu penser qu'une industrie qui s'engraissait avec Olivia Newton-John et les Bay City Rollers se serait gardée de porter des jugements esthétiques.
Toutefois, l'ironie n'a jamais été la qualité principale de l'industrie du disque. Tout au long de son histoire, chaque fois que quelque chose de nouveau et de stimulant surgit, elle hurle au
meurtre et proclame la mort de la vraie musique. Quand la menace venait du rock'n'roll, la vraie musique était représentée par Frank Sinatra et Perry Como. Sous l'effet des assauts du rap,
elle l'était maintenant par Paul Simon et Billy Joel. (...) Ces paniques ne sont pas tant provoquées par l'amour de l'art pour l'art que par une paresse crasse. Il n'existe pas de secteur
professionnel plus parasitique que l'industrie du disque. (...)
Tout ce qui faisait du rap une chose neuve et stimulante était considéré comme une menace. A l'écoute, le fait que le rap ait mis à la poubelle la forme pop classique - la chanson de trente-deux
mesures définie par l'industrie du disque - était un immense progrès. Qu'y a-t-il de si merveilleux à régurgiter les mêmes suites d'accords et les mêmes progressions harmoniques jusqu'à plus soif
? Il se trouve que nous vivons dans une époque électronique. Mieux vaut une machine, utilisée avec inventivité, que des milliers de ballades sentimentales décervelées. Sacrilège, hurlaient les
vétérans de l'industrie du disque; les machines n'ont pas d'âme. Davantage d'âme que Michael Bolton, selon moi. (p.138)
PS : Cet article a beau concerner un livre qui parle de musique... il ne fait en rien partie du crossover de Thom. J'avais commencé cette chronique il y a... 5 mois, l'ai laissé tomber, vient juste d'y revenir... Mon article pour le crossover sera publié dans une ou deux
semaines...
















Quand
Protest Song
Un dictionnaire snob
du rock, l'idée de départ était bonne. Une occasion d'apprendre des choses, de se marrer et se moquer de ces snobs du rock. Autant dire de nous-mêmes, blogueurs qui prétendons avoir des
choses à apprendre à nos congénères, et des albums à faire découvrir. Et quand on a un blog qui s'intitule très modestement..."Art-rock", on rentre direct dans la catégorie
des ultra-snobs. Je ne nie pas mon snobisme, je suis le premier à en rire... mais ce qui est assez irritant dans ce bouquin, c'est qu'il donne l'impression que les fanas de rock ne
sont que des "snobs" sans passion dont le but est juste de se distinguer... ce qui est très loin de la vérité. Il suffit de jeter un oeil aux articles de la plupart des blogs rock pour s'en
convaincre. Les groupes et albums qu'on encense, on les adore, et le but n'est pas de prendre la pose en sous-entendant "je n'écoute pas les mêmes choses que vous, bande
d'abrutis aux goûts déplorables", mais de mettre en valeur des artistes qu'on aimerait partager avec tous. C'est bien parce qu'on est passionné qu'on est exigeant, curieux et
parfois intransigeants. Si je considère
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