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Les Albums de 2009

Panthéon

Chansons d'exception

Dimanche 22 novembre 2009 7 22 11 2009 15:16

null Avec l'arrivée du net et du téléchargement, les amateurs de musique sont devenus beaucoup plus boulimiques, passent d'un album à l'autre rapidement, et prennent beaucoup moins de temps pour les écouter... Voilà une constatation assez peu discutable sur les nouvelles habitudes de consommation de musique, et, pourtant, à nuancer. J'ai ainsi passé deux heures à écouter ce Bandoliers tiré de l'album de Them Crooked Vultures (Josh Homme, John Paul Jones, Dave Grohl, rien que ça...) Non pas deux heures disséminées à droite à gauche, mais bien deux heures d'affilée, avant-hier. Puis j'ai réécouté ce même morceau une bonne vingtaine de fois depuis. Comme quoi, même un fou de musique qui écoute plus de 200 nouveaux albums chaque année peut toujours être vraiment accroché par une chanson. Pourquoi cette fascination pour ce morceau ? J'en sais trop rien. Mais j'ai bien une hypothèse, sans doute que j'y retrouve ce que j'aime tant chez Queens of the Stone Age et que j'ai tant aimé chez Led Zep dans ma jeunesse, du rock qui a de l'ampleur, du lyrisme, mais avec ici ce groove et cette coolitude qui l'empêche de tomber dans le pompeux ou la niaiserie. Tout comme Led Zep qui, malgré les constructions alambiquées et la virtuosité avait suffisamment d'intensité et de groove pour éviter cet écueil. 
Entre Josh Homme (leader de Queens of the Stone Age, précision pour ceux qui n'auraient pas écouté de rock ces 10 dernières années), Dave Grohl (batteur de Nirvana, pour ceux qui n'auraient pas écouté de rock ces 20 dernières années) et John Paul Jones (bassiste de Led Zeppelin, pour ceux qui n'auraient pas écouté de rock ces 40 dernières années), on a donc un membre de Led Zep et deux fans du groupe qui lui doivent énormément. Bien sûr, Bandoliers ne sonne pas comme le Led Zep des 70's, c'est bien du rock "actuel"... mais ce rock assez "lyrique", groovy, qui évolue intelligemment et emporte l'auditeur est dans une pure lignée zeppelinienne. Le passage instrumental au milieu du morceau avec rythme martial de batterie et mélodie orientalisante a d'ailleurs un petit quelque chose de l'illustre Kashmir
Un mot, aussi, sur l'excellente partie de batterie de Dave Grohl, qui vaut à elle-seule l'écoute du morceau... il faudrait vraiment que quelqu'un se décide un jour à dire à Dave de rester derrière les fûts et ne plus en bouger, et de renoncer ainsi aux conneries du genre Foo Fighters. La partie de basse de John Paul Jones comme les guitares et le chant de Homme sont tout autant remarquables : pas de démonstration, juste de formidables musiciens rock très inspirés sur ce titre.

Comme Era Vulgaris, je trouve l'album un peu décevant - pas honteux ni catastrophique, loin de là, il y a plusieurs très bons morceaux -, pas à la hauteur de ce qu'a pu faire Homme jusqu'à l'excellent Lullabies to Paralyse... mais avec chaque fois un morceau qui m'obsède totalement et que je ne peux m'empêcher d'écouter et réécouter, c'était River on the Road sur Era Vulgaris, c'est Bandoliers ici. 

Them Crooked Vultures - Bandoliers



Peut-être aussi que les chansons actuelles sont moins marquantes, ce qui explique - en-dehors de la boulimie liée à la facilité du téléchargement et l'âge adulte qui fait que les morceaux nous touchent moins profondément que lorsqu'on les découvre ado - que l'on s'y attache moins. Ces trois derniers mois, deux morceaux m'ont obsédé, Liar's Ink du dernier Black Heart Procession, et celui-ci. Mais il faut sans doute remonter à Threads de Portishead, l'année dernière, pour que je retrouve une autre chanson qui ait exercé sur moi un tel pouvoir d'attraction. Alors je serais très curieux de savoir si vous aussi, vous avez été récemment, comme dans votre jeunesse, obsédé par une chanson... et si oui, laquelle...


L'album de Them Crooked Vultures en écoute sur
musicme.
Photos de leur concert à Rock en Seine chez Ska.
La chronique de l'album sur Le Bal des Vauriens, et sur dans le mur... du son


        
Par G.T.
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Samedi 21 février 2009 6 21 02 2009 12:38

Amalia Rodrigues (1920-1999) - Solidão (Cancão do Mar)


La catégorie
chansons d'exception était au départ destinée à parler de chansons du moment que je trouvais au-dessus du lot (de BRMC, Stuck in the Sound, QOTSA...) mais j'ai finalement préféré parler de chansons vraiment "exceptionnelles", des chansons que j'adore (Song to the Siren de Tim Buckley, Day is Done de Nick Drake, This is Not a Love Song de P.I.L et... Solidão).

Une chanson qui me permet aussi de mieux illustrer l'article précédent,
Musiques du peuple et musiques populaires...

Ma première rencontre avec cette chanson a été assez traumatisante. Un soir de désoeuvrement, je zappe et tombe sur Hélène Ségara qui la chante... normalement, la simple vue d'Hélène Ségara me fait changer de chaîne illico... mais là, je reste un peu plus... et, à mon grand étonnement (et écoeurement, surtout), la mélodie me plait, me touche... je suis tiraillé entre d'un côté le plaisir ressenti à l'écoute de cette mélodie, de l'autre, le dégoût pour l'orchestration, l'interprétation et, surtout, de me retrouver à apprécier une mélodie d'Hélène Ségara. C'était tout mon univers et ce en quoi je croyais qui s'écroulait (rien que ça...) et, bien sûr, dans ces émissions varièt', personne ne dit que ce morceau n'est pas d'elle (enfin, de ses auteurs...)
Heureusement, je découvrirai plus tard que cette chanson est un air de fado (musique populaire portugaise), Cancão do Mar (chanson de la mer), que la grande Amalia Rodrigues a repris avec un texte différent : Solidão.

Du coup, au lieu de voir mon "monde" s'écrouler, il se consolide... car cette petite expérience prouve bien que lorsqu'on est un passionné de musique un minimum exigeant, on n'est pas - contrairement à ce que certains pensent - un mouton "snob" qui apprécie juste une musique en fonction de  l'avis de quelques critiques, qui aime ce qu'on lui dit d'aimer... on a des oreilles, du goût, et même quand Ségara reprend une véritable belle chanson, on est capable d'entendre le joyau qui se cache sous des couches de guimauve...

Pour entendre la différence entre ces deux versions (ainsi qu'une troisième dont je parlerai un peu après) :





Qu'est-ce qui distingue ces deux versions, pourquoi celle de Ségara est-elle lamentable ? Pas la peine de l'expliquer pour des gens qui ont un minimum de bon goût... mais je pense à ceux qui pourraient tomber ici par hasard en faisant une recherche sur "Hélène Ségara", qui imagineraient que ma détestation de cette chanteuse n'est qu'un parti-pris... non, il y a des raisons "objectives" qui font que l'on ne supporte pas la variété, et ce, sur tous les points...

1. L'orchestration. La version de Ségara commence par un rythme orientalisant, du synthé et des sons électro, puis on sort les violons... avec une guitare flamenco un peu plus tard... bref, on est en plein dans de la "bouillie world music" surproduite, où l'on mélange tout et n'importe quoi. Chez Amalia Rodrigues, rien de tape à l'oeil, il y a une véritable "couleur locale", avec les instruments typiques du fado... mais chez Ségara, on est dans l'exotisme de pacotille. D'un côté, la musique d'un peuple, de l'autre, la musique trafiquée, artificielle, qui bouffe à tous les râteliers... la musique de l'industrie.

2. Le rythme. Une rythmique de slow lourdingue chez Ségara, alors qu'il y a une vraie légèreté chez Amalia... on peut se mouvoir avec grâce et subtilité sur la version d'Amalia, pas sur celle de Ségara où tout est trop appuyé. D'un côté, un chat, de l'autre, un hippopotame.

3. Le chant. La différence est considérable entre l'interprétation, fluide et subtile d'Amalia ;  et celle surlignée, démonstrative et mielleuse de Ségara. Le meilleur exemple est sur les points "culminants" de la chanson... il y a chaque fois une montée, qui amène à ce point où les instruments restent en suspension et laissent la chanteuse seule faire la descente. A ces moments, écoutez la finesse d'Amalia, qui fait cette descente tout en douceur, avec du tact et du "swing"... bref, une vraie musicalité. De l'autre, Ségara qui appuie bêtement et simplement chaque mot. Les mots coulent dans la bouche d'Amalia, ils sont "récités" chez Ségara. 

Autre grande différence, le vibrato et les petites ornemantations (les "broderies", à la voix, où l'on tourne autour d'une note)... qui semblent si naturels dans la voix d'Amalia, alors qu'on a chez Ségara des notes beaucoup plus plates, et des ornementations plus ou moins orientalisantes assez décalées sur ce titre (mais bien dans l'esprit de cette "bouillie world music").
Le chant de Ségara réussit l'exploit (!) d'être à la fois "plat" dans la manière de poser les notes, et terriblement maniéré, affecté, mièvre. Comme l'annonçaient les violons balourds du début, elle est là pour tirer les larmes et n'hésite pas à sortir l'artillerie lourde pour y arriver. Mais quand on a ne serait-ce qu'un peu d'exigence, on pleure, en effet, chez Ségara, quand on entend le massacre qu'elle fait de cette magnifique chanson, alors qu'on pleure d'émotion face à l'interprétation si touchante et digne d'Amalia.

Pire encore... Ségara ne s'est même pas foulé pour retravailler le morceau, elle a repiqué l'orchestration de Dulce Pontes (la 3° version dans le lecteur ci-dessus)... à laquelle on peut donc appliquer les mêmes critiques qu'à Ségara.

Pour écouter et réécouter en boucle cette sublime chanson et vous évitez de passer à la version de Ségara :

Amalia Rodrigues - Solidão





Et si vous désirez la jouer... les paroles et la grille d'accords :

Paroles de Solidão : David Mourao Ferreira 

Solidão de quem tremeu
A tentação do céu
E desencanto, eis o que o céu me deu
Serei bem eu
Sob este véu de pranto
Sem saber se choro algum pecado
A tremer, imploro o céu fechado
Triste amor, o amor de alguém
Quando outro amor se tem
Abandonado, e não me abandonei
Por mim, ninguém
Já se detém na estrada


Cancão do Mar : Frederico de Brito, Ferrer Trindade

Accords :


Intro

4/4   I   Dm    I   C/E    I   Gm    I    A    I

Chant

I Bb  -  A  I  Gm (A) -  Dm  I  Gm - A  I   Dm      I  (x2)

I C            I  C   -     F         I  E            I   E  - A  I 
   
Par G.T.
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Mercredi 17 décembre 2008 3 17 12 2008 23:33
Je ne pouvais laisser la tête de l'autre continuer à squatter le haut de mon blog toute la nuit... mais n'ayant pu terminer à temps l'article que je comptais poster, il m'a fallu une solution de rechange. Pas du second choix, non, puisque cette chanson est tout simplement une des plus belles et des plus émouvantes que je connaisse. Et quand je dis "une des", ce n'est pas "une des 1000", "une des 100", ni même "une des 10", mais "une des 3".

Dernièrement, un visiteur me disait (sous l'article le hard 80's) qu'il n'était pas d'accord avec ce que je racontais sur les ballades du hard... voilà justement pourquoi je déteste les ballades metal, les "power-ballads" et la plupart des ballades rock "mainstream" ; quand on a entendu ce Day is Done, on ne peut que les trouver terriblement pataudes, puériles et racoleuses à côté.

Dans le même ordre d'idées, j'ai souvent tapé sur les groupes et les genres (prog, metal) piquant maladroitement des éléments classiques, mais, dans l'absolu, je n'ai rien contre l'intégration d'éléments classiques dans les chansons... quand c'est fait avec la musicalité, la finesse et la subtilité de Nick Drake, c'est magnifique... rien à voir avec l'esbrouffe et le pompier de crétins virtuoses qui se disent "j'aime ce machin classique, je peux le jouer, donc je vais le balancer dans une chanson".   

Nick Drake n'envoie pas les violons pour tirer les larmes à peu de frais, rien n'est surjoué, tout est fait avec intelligence et délicatesse... et l'émotion n'en est pas moins forte....


Nick Drake - Day is Done (Five Leaves left, 1969)





When the day is done
Down to earth then sinks the sun
Along with everything that was lost and won
When the day is done.

When the day is done
Hope so much your race will be all run
Then you find you jumped the gun
Have to go back where you begun
When the day is done.

When the night is cold
Some get by but some get old
Just to show life's not made of gold
When the night is cold.

When the bird has flown
Got no-one to call your own
Got no place to call your home
When the bird has flown.

When the game's been fought
Newspapers blow across the court
Lost matches sooner than you would have thought
Now the game's been fought.

When the part is through
Seems so very sad for you
Didn't do the things you meant to do
Now there's no time to start anew
Now the part is through.

When the day is done
Down to earth then sinks the sun
Along with everything that was lost and won
When the day is done.

Five Leaves Left en écoute sur Jiwa

Par G.T.
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Lundi 24 novembre 2008 1 24 11 2008 19:18

1989. J'ai 16 ans. L'âge de la révolte. Mais pas grand chose dans le rock français qui puisse l'exprimer. Indochine et Téléphone ? J'ai toujours détesté ces deux groupes rock variétoches habitués des top 50... La Mano Negra et les Negresses Vertes ? Pas pour moi, trop festif, pébiscité par mes camarades de classe, je n'y trouve pas la gravité et la rebellion que je recherche. Trust me plait déjà un peu plus (certains textes sont vraiment très virulents), mais ça reste lourdingue. Les Béruriers Noirs, j'aime bien, je lis leurs paroles avec jubilation... mais le côté très punk-crado-minimaliste, ce n'était pas non plus mon truc. Un soir, en écoutant la radio, je tombe sur Les écorchés de Noir Désir... et là, c'est une vraie grande claque (certains me diront : ah, ça, pour les claques, Cantat...) Comme tout le monde, je connaissais d'eux Aux sombres héros de la Mer, tube multi-diffusé... une chanson que je trouvais pas mal, sans plus. Les écorchés, c'est autre chose... enfin du rock français digne et sauvage, lyrique et rageur. Enfin, dans le pays de Baudelaire, Rimbaud et Lautréamont (cité justement dans les écorchés), du rock rebelle qui a intégré la noirceur romantique et prend un peu de hauteur. Ce qui le distingue nettement de toute la scène alternative de l'époque qui n'aime rien tant que se vautrer dans la crasse, cette scène dont la musique pue le tabac froid, les gitanes maïs et la bière bon marché. Enfin un groupe de rock français avec un nom qui a de la gueule et un chanteur, aussi... enfin une voix incantatoire idéale pour exprimer les frustrations et aspirations de la jeunesse.

Pourtant, je n'ai jamais été un grand "fan" de Noir Désir. Jamais suivi leur carrière avec attention, et, contrairement à une bonne partie de ma génération et de la génération suivante, je n'ai jamais pris Cantat pour un "modèle". Je reconnaissais néanmoins une immense qualité à Noir Désir : celle de prouver que le rock français pouvait être respectable, et pas totalement ridicule face aux anglo-saxons. Noir Désir, ce sont des rencontres, des morceaux découverts chaque fois un peu au hasard... l'excellent En route pour la Joie, qui, après les Ecorchés, rappelle Noir Désir à mon bon souvenir... Tostaky, enfin un tube rock français qu'on prend plaisir à entendre quand on allume la radio ou qu'on traîne dans les bars et les pubs, l'excellent duo de Cantat avec Bashung sur Volontaire, la collaboration de Cantat avec 16 Horsepower pour la reprise de Fire Spirit du Gun Club, A l'arrière des Taxis découvert sur le tard et, en apothéose... un grand album : Des Visages, des Figures. Mais bien sûr, ce sont les écorchés qui restent le moment le plus fort de mes "rencontres" avec Noir Désir.

 

"Nous les Ecorchés vifs".... voilà un morceau qui pouvait parler à ceux dont la révolte était profonde, viscérale... et pour les ados lambdas dont la révolte se limitait à "franchement, les politiques sont pourris, y a trop d'injustices, la guerre et le racisme, c'est nul", il y avait ça, c'est vraiment toi et je rêvais d'un autre monde où la terre serait ronde... des insupportables Téléphone. Ceci-dit... s'il y a bien un truc que je reproche à Cantat... ce sont ses diatribles anti-FN un peu trop systématiques. De la part d'un type comme lui, on aurait attendu mieux, plus de hauteur et de subversion... parce que taper sur le FN, rien de plus facile, consensuel et démago en France. Même Bruel et Zazie le faisaient, c'est dire... Penser que le pire, chez Bertrand Cantat, ce n'est pas la fameuse "baffe tragique", mais ses attaques contre le FN, c'est spécial, j'en conviens. Mais un fait divers, aussi dramatique soit-il, reste un fait divers... je ne comprends pas comment certains ont pu rejeter Noir Désir après l'affaire Trintignant. Fallait ne pas vraiment aimer leur musique, juste voir Cantat comme une icone, un saint... ce qu'il n'était bien entendu pas. Un groupe ne s'appartient pas totalement, une oeuvre, ce n'est pas juste de la création, mais aussi de la "réception". Peu importe que McLaren ait été un manipulateur vénal, ce qui compte, c'est tout ce que les Sex Pistols ont pu représenter pour la jeunesse de l'époque. Si Cantat avait eu la bonne idée, comme Jim Morrison, Brian Jones ou Hendrix (qui pouvaient se montrer eux aussi violents avec les femmes) de se tuer avant de tuer, il serait devenu un mythe du rock devant lequel se prosterneraient les mêmes qui le voient actuellement comme le pire des sales types. Tout ça ne tient finalement pas à grand chose... mais ce qui reste, et qu'on ne pourra jamais enlever à Noir Désir, c'est qu'ils sont un groupe essentiel, fondamental dans le rock français, le groupe qui a su faire mentir la fameuse phrase de Lennon : "le rock français, c'est comme le vin anglais..."

 

Ils sont de retour avec deux titres, avouons-le, pas terribles... souhaitons-leur de retrouver l'inspiration et de sortir un digne successeur à Des Visages, des Figures... En attendant, une petite playlist avec, en tête, ces Ecorchés... rien que pour ce titre et ce qu'il a représenté pour moi à l'époque, Cantat aura toujours ma sympathie (c'est pas grand chose, mais c'est déjà ça)...

 

 

 

 

 

 

 

L'article de Yosemite sur Noir Désir

Par G.T.
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Mardi 4 novembre 2008 2 04 11 2008 18:37
Je n'ai pas eu à chercher longtemps pour trouver comment illustrer ce jour symbolique où un noir est sur le point de diriger la plus grande puissance occidentale. Obama est un métis qui est toujours (comme tous les métis), plus noir que blanc (au propre et au figuré). Et s'il y a bien eu un génie métis dans l'histoire de la musique, c'est Charles Mingus. Difficile, même, d'être plus métissé que Mingus, qui a des origines afro-américaines, suédoises, mexicaines et chinoises... Le caractériel et impulsif Mingus a une personnalité loin de celle de l'élégant et modéré Obama... mais peu importe, ce qui nous intéresse ici, c'est la musique, pas leur personnalité. Et la musique de Mingus a beaucoup de choses à nous dire sur le métissage, en ce jour pas comme les autres. 

Un métis est sur le point d'occuper la place de président de ce pays où Mingus n'a pu devenir le violoncelliste classique qu'il souhaitait être dans sa jeunesse (années 30)... à cause de la couleur de sa peau. Mais sa musique aura toujours cette "double origine", jazz et classique, avec, bien sûr, le côté noir beaucoup plus prononcé... les métis n'ont pas les droits des blancs, et leur situation n'est pas forcément plus enviable que celle des noirs : rejetés par les blancs, et pas toujours acceptés par les noirs (ce qu'explique Mingus dans sa passionnante et truculente autobiographie, Moins qu'un Chien, à lire même si on ne connaît rien à Mingus ou au jazz).
L'inspiration classique, on la trouve aussi chez le grand modèle de Mingus : Duke Ellington. Ils sont deux des rares illustres jazzmen de l'histoire qui aient autant tenu à écrire leurs propres compositions, et le soin qu'ils portent au travail orchestral vient de leur goût pour le classique. On pourrait alors penser que leur musique est une musique noire "blanchie", voire "aseptisée", critique récurrente au sujet du "cool jazz"... au contraire. Leur génie, c'est d'avoir su intégrer la subtilité orchestrale du classique sans avoir à gommer la dimension noire de leur musique, mais plutôt en l'exacerbant. Ellington avec ses orchestrations "jungle", Mingus par une musique excessivement "terrienne", physique, comme l'illustre à merveille son jeu de contrebasse particulièrement puissant.    

Pourquoi Moanin' ?


Le choix d'un titre de Mingus signifiant "gémissement", "plainte", ça peut sembler curieux pour l'occasion... mais :
1. Si l'élection (croisons les doigts) d'Obama est une formidable revanche symbolique pour la communauté noire américaine, elle ne nous fera pas oublier que l'histoire de ce peuple est une histoire douloureuse... et c'est bien parce que l'Amérique est en souffrance, en crise, qu'elle a besoin d'un Obama pour changer les choses. De plus, si Obama perdait, ce titre restera de circonstance... 
2. Oubliez le 1, la vraie raison, c'est que Moanin' est tout simplement mon morceau de jazz favori.

Moanin' n'est pas le titre de Mingus le plus "métissé"... les influences latines, espagnoles, sont fréquentes chez Mingus... mais assez peu ici, on reste dans un cadre très jazz. Pourtant, on y sent bien les apports classiques, et, surtout, c'est toute l'histoire du jazz que porte Mingus dans ce titre (il a les épaules larges et solides)... donc toute l'histoire des noirs américains au XX° siècle... 

Bien entendu, il n'est pas nécessaire de décortiquer le morceau comme je vais le faire pour le comprendre et le l'aimer... ce que je développe ici, ça ne m'est venu qu'après de très nombreuses écoutes où je ne me laissais emporter que par l'exceptionnelle énergie, beauté, et le groove irrésistible de Moanin' ... l'idéal, si vous ne le connaissez pas, c'est de l'écouter une fois en entier, bien fort, avant de lire la suite... pour le ressentir avant de chercher à le détailler :

Charles Mingus - Moanin' 





A : Exposition

0'00 à 0'18 : Un thème génial, joué par Pepper Adams au sax baryton. On pense aux riffs typiques du blues, avec la répétition immédiate de ce motif assez bref... mais une coloration qui n'est pas "propre" au blues. Une des particularités de ce "riff", ce sont ses notes graves mises en évidence et bien appuyées... on ne cherche pas à faire joli, à charmer l'auditeur, mais plutôt ces sons graves "impurs" caractéristiques des musiques africaines, du blues, du jazz, des voix noires profondes et viriles...
Ce riff répété deux fois se conclut par une partie qui sonne plus "improvisée", avec un groove impeccable d'Adams. Entrée "en douceur" de Dannie Richmond (batterie).
 
0'18 à 0'36 : Sur le thème joué par Adams viennent se greffer les trombones, en contrepoint. Leur thème est particulièrement intéressant, d'une couleur originale, légèrement exotique et mystérieuse...

0'36 à 1'30 : Entrée de Mingus en Walking Bass, du piano, l'orchestre s'étoffe, motifs puis chorus de sax sur le riff d'Adams et la partie de trombones... un génial contrepoint à 4-5 voix, donc. Qui peut nous ramener au classique... mais aussi au Jazz des débuts, le New-Orleans, avec ce "collectif improvisé" où se superposaient des mélodies de clarinettes, trompettes et trombones. Sauf qu'ici, on a tout de même quelque chose de plus élaboré, de vraies superpositions de couleurs... qui fait inévitablement penser à ce génial "coloriste de l'orchestration" qu'était Ellington.
On continue la montée progressive en intensité, l'espace se remplit par l'ajout d'instruments, et tous jouent de plus en plus tendus... Mingus harangue ses musiciens en déclamant "Yeah i know !"... habituel chez Mingus, dans la plus pure tradition noire américaine du "preacher" (les musiciens noirs américains doivent beaucoup aux negro spirituals, au gospel, à ces chants qu'ils entendaient généralement très jeunes dans les églises)... le "preacher" qui pousse les fidèles par sa voix puissante à sortir d'eux-mêmes, à exulter, renter en transe, à se libérer... ce que font ici les musiciens.

1'30 à 1'46 : Le signal de "libération" donné par Mingus nous mène justement... au free. C'est l'impression que donne ce passage paroxystique, où les musiciens expriment au maximum les tensions pour s'en libérer, peu importent les dissonances. Mais ce n'est pas du free-jazz hermétique où l'on est déboussolé du début à la fin du morceau, tout a été remarquablement préparé et amené, la plupart des éléments précédents sont toujours la base de ce moment de transe chaotique...
On a donc jusqu'à ce paroxysme un génial crescendo orchestral, les instruments agrandissent l'espace au fur et à mesure (sax baryton seul... auquel s'ajoutent les trombones et la batterie... puis la contrebasse, le piano, les sax). Qui dit crescendo orchestral pense "musique classique", et particulièrement à Ravel et son Boléro. Ravel est un des musiciens préférés des jazzmen qui s'intéressent au classique, non pas tant pour avoir intégré des éléments jazz dans sa musique (pas ce qu'il y a de mieux chez lui, il ne connaissait sans doute pas le "vrai" jazz, mais le jazz un peu lissé et blanchi qu'on pouvait entendre son époque en Europe), mais pour ses qualités d'orchestrateur et de coloriste.
Crescendo orchestral avec une montée en intensité de chaque musicien, un irrésistible tourbillon musical comme on en entend que trop rarement. Ecoutez bien fort, ces deux premières minutes, c'est jubilatoire.


1'46 à 2'22 : Une rupture brusque... pour souffler un peu. On passe du free... aux big-bands des années 30, avec un riff typiquement swing, comme les affectionnait Count Basie. Deux styles de jazz opposés se succèdent : le fureur et la liberté du free-jazz et le swing très construit et carré. Chronologie inversée. Le thème principal revient assez rapidement, puis on passe aux solos... 
Jusqu'ici, ce n'était pas du jazz avec pour base une même grille d'accords sur laquelle les solistes improvisent, il y a un vrai sens de l'architecture, un travail sur les structures... hérités du classique. 

B : Solos

2'22 à 5'50 : Une grande place est laissée maintenant aux solistes... dans un cadre très be-bop. Le be-bop, c'est le jazz des années 40-50 (Charlie Parker, Dizzy Gillespie...) ce mouvement de révolte où l'expression individuelle domine et se manifeste par la place primordiale accordée au soliste. Les musiciens noirs ne veulent plus servir simplement à faire danser ni charmer les blancs par de jolies mélodies, mais donner à entendre leurs frustrations, leur colère, s'exprimer... exister. Utilisation dans le be-bop de tempos trop rapides pour que les blancs puissent danser... ici, après un break (de 4'41 à 5'15) où le sax est quasiment seul (quelques ponctuations rythmiques seulement), le tempo est justement doublé à 5'16.
Des solos magnifiques, des modèles de groove et de sens du phrasé durant tout ce passage... Jackie McLean au sax alto de 2'22 à 3'32, Booker Ervin au tenor de 3'32 à 4'41, puis John Handy à l'alto de 4'41 à 5'50. Faut dire qu'ils sont aussi servis par une section rythmique d'exception. Il m'arrive souvent de fixer toute mon attention sur la basse impériale de Mingus lorsque j'écoute Moanin'... un régal.   

C : reprise (variée)

5'50 à 8'01 : J'ai encore fait suffisamment long (désolé...) pour ne pas m'attarder sur la reprise, puisqu'on y retrouve, avec quelques variations, les éléments de la partie A.

Si Moanin' est un morceau hard-bop... il ne s'arrête pas là, mais brasse toute l'histoire du jazz, du New-Orleans au free en passant par le swing et le be-bop. Avec des références blues, gospel... et un métissage jazz/classique très réussi. Une expressivité typiquement jazz, mais un jazz qui a su s'inspirer avec intelligence et pertinence du sens de l'orchestration et de l'architecture classique. Rien à voir avec les kitcheries des groupes de metal symphonique ou de prog à la Emerson, Lake & Palmer... qui, eux, balancent quelques plans "à la Bach" et clichés classiques pour que de jeunes ados ignorants se disent "waow, c'est de la grande musique, ils maîtrisent le classique"... non, il a su, comme Ellington, enrichir le jazz de ses connaissances classiques sans jamais trahir l'essence de sa musique, sans chercher à policer, sans le kitsch de musiciens metal/prog qui confondent technique et musicalité, mélange fourre-tout et véritable métissage. C'est le monde qui sépare les vrais génies des tâcherons...

Le métissage n'est pas la seule raison pour laquelle j'ai voulu écrire sur Mingus aujourd'hui... il est aussi un des jazzmen qui a été le plus engagé, virulent, contre l'injustice de la condition des noirs américains. On aurait aimé qu'il puisse vivre ce jour (il aurait eu 86 ans) et voir un fils de kenyan devenir (re-croisons les doigts) président des Etats-Unis...

L'article sur l'album :

Charles Mingus - Blues and Roots 
Par G.T.
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